La nuit prend lentement possession de la terre,
l’enveloppant de son sombre manteau. Dans un grand
appartement de New York, une petite famille s’apprête
à déguster un délicieux repas. Shawn sert les
assiettes et se met à table, en compagnie de Maiko, Keyla et
Josh qu’ils ont invité à venir partager ce
moment avec eux. Les discussions vont bon train, et malgré
l’ombre qui se propage au-dessus de leur tête, un vent
de bonne humeur et de gaieté semble souffler autour
d’eux. L’ambiance détendue et accueillante qui
règne dans l’appartement met tout le monde à
l’aise et Josh s’y sent soulagé. Dans son grand
château, il se trouve souvent seul et angoissé, tandis
que cette atmosphère familiale et aimante lui fait le plus
grand bien. Il y puise la plus grande partie de ses ressources.
Keyla, assise à côté de lui, se blottit dans
ses bras le plus souvent qu’elle peu. Il lui a manqué.
Shawn et Maiko se lancent un sourire en observant les gestes de
tendresses que la jeune femme et Josh s’échangent. La
souffrance qui habite habituellement les traits de ces deux
êtres s’estompe immédiatement lorsqu’ils
sont ensemble. Unis, ils respirent la joie.
Le repas fini, Josh se rend sur la terrasse pour respirer
l’air frais de cette soirée de printemps. Il pose ses
mains sur la rambarde et laisse vagabonder ses yeux dans
l’obscurité jusqu’à qu’une main
timide se pose sur son épaule. Le roi sourit et se retourne,
puis prend dans ses bras Keyla qui l’a rejoint. Il
s’assoit ensuite à même le sol, sur la pierre
froide, vite imité par la jeune adulte. Josh enlace les
frêles épaules de Keyla d’un bras rassurant et
demande d’une voix douce et posée :
-Qu’est ce qui te tracasse comme ça ?
La jeune femme rougit, encore une fois mise à nu par Josh
qui sait lire en elle comme personne. Elle lui répond par la
pensée, moyen de communication qu’elle utilise
lorsqu’ils ne sont que les deux. Elle a appris à
développer cette faculté afin de mieux se faire
comprendre, et ça lui facilite beaucoup les choses.
« J’aimerais que tu sois heureux. »
-Mais je le suis, murmure Josh, peu convaincu par ses propres
mots.
« On s’est promis qu’on ne se mentirait jamais.
Je sais que tu es triste, je le vois dans tes yeux »
Josh lui sourit faiblement et retient les quelques larmes qui ne
demandent qu’à jaillir de ses yeux noirs. Il ne veut
pas craquer encore une fois. Il s’est promis de rester fort
pour protéger Keyla et lui offrir la meilleure vie possible.
La jeune femme dépose un baiser sur sa joue et cale sa
tête contre son épaule. Les yeux dans le vague, ses
pensées divergent vers un jeune homme aux yeux azur. Une
expression épanouie se dépeint sur son visage aux
traits doux.
-Comment s’appelle-t-il ?, questionne Josh en fixant sa
« fille » d’un regard taquin et avide
d’informations.
Keyla détourne la tête et la plonge entre ses mains.
Elle ne peut rien lui cacher, il devine tout à une vitesse
affolante. Elle feint l’ignorance, mais ce jeu-là ne
fonctionne pas sur lui.
-Alors ?, s’entête-t-il en tournant le visage de Keyla
en face du sien.
« Adam. »
-Et bien cet Adam a intérêt à prendre soin de
toi, parce que si je vois une seule petite larme couler sur ce beau
visage à cause de lui, il entendra parler de moi !,
fanfaronne Josh avec un faux air sérieux collé au
visage.
Keyla le fixe de ses deux émeraudes et ils ne tardent pas
à éclater de rire.
Ils sont rejoints sur le balcon par Maiko et Shawn qui tiennent
dans leur bras les jumeaux à peine éveillés.
Josh se lève et embrasse les deux nouveaux-nés. Il
salue la petite famille avant de s’éclipser dans une
aura bleue et étincelante.
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Ally, seule dans son petit appartement, rumine ses doutes, ses
craintes et sa tristesse, assise près du radiateur sur le
sol de sa chambre. Elle est repliée sur elle-même, les
jambes collées à sa poitrine, ses bras les entourant.
Une semaine après la destruction de l’arche des morts,
elle ne s’est pas encore remise. Ce n’est pas
qu’elle souffre plus que les autres. Elle n’est pas
plus abattue et désemparée que Josh. Elle est juste
plus faible. Plus fragile psychologiquement et physiquement. Et
cette nouvelle douleur qui l’a frappée de plein fouet,
elle a du mal à l’encaisser. Alors elle noie sa
déprime, seule, dans sa chambre plongée dans le noir.
Une bouteille d’alcool vide gît piteusement près
de son pied gauche.
Son esprit est embrumé par l’abus d’alcool. Elle
se lève et se dirige vers sa fenêtre en titubant. Elle
ouvre les deux battants et grimpe sur le rebord. Elle se dresse
difficilement sur ses deux jambes et observe le vide qui
s’étend sous ses yeux. En bas, plusieurs étages
en dessous, la rue, emplie de voiture et de passants qui ne font
pas attention à ce qu’il se passe autour d’eux.
Ally s’accroche aux volets et se penche un peu plus en avant.
Ce vide est si attirant. La chute serait mortelle. Mais elle
allégerait ses souffrances. Oui, elle la soulagerait
d’un fardeau qu’elle ne supporte plus de porter sur ses
épaules fatiguées. Qu’est-ce qui
l’empêche de se jeter dans le vide et d’en finir
une bonne fois pour toutes ? Rien. Rien ne peut la retenir, parce
qu’elle est seule et que lorsque ses proches se rendront
compte de l’acte horrible qu’elle aura commis, elle
sera déjà passée de l’autre
côté. Elle aura déjà rejoint les morts.
Elle l‘aura rejoint lui. Elle soulève une de ses
jambes et place sans pied au-dessus du vide qui lui tend les bras
et qui l’appelle de toutes ses forces. Elle ferme les yeux,
mais lorsqu’elle se sent prête à lâcher sa
prise sur les volets et à plonger dans ce gouffre fatal, une
image envahit son esprit. Un visage, des yeux bleus, un sourire,
une chevelure brune. Une sensation de culpabilité
l’envahit et elle se projette en arrière. Elle retombe
lourdement sur le sol de sa chambre, le souffle court et
l’esprit tourmenté. Des sanglots violents
s’emparent de son corps et elle gémit sa peine en
appuyant son front contre le sol. Elle en a marre. Marre de cette
existence. Marre de cette souffrance. La libération,
voilà tout ce qu’elle attend. S’envoler loin de
cette guerre qui la détruit à petit feu.
S’endormir et ne jamais se réveiller. Mais elle
n’a pas le courage d’en finir. Trop fragile, trop
faible. Trop lâche.
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La sonnerie stridente retentit et Keyla s’assoit à une
table vide, au centre de la classe, pour suivre un passionnant
cours d’histoire. Tellement passionnant que la plupart des
étudiants somnolent ou griffonnent des dessins abstraits sur
leur table. Keyla se cale au fond de sa chaise, presque
couchée, et laisse son esprit se perdre dans des
contrées plus attractives que cette salle où
résonne le charabia du professeur. Après plusieurs
minutes, la jeune femme se bat contre le sommeil qui
l’envahit. Le ton soporifique et monotone employé par
l’enseignant la berce et il est bien difficile de
résister à la tentation de s’endormir sur la
table jusqu’à la fin de la séance. Elle saisit
un crayon et dessine sans vraiment faire attention aux traits qui
apparaissent sur la feuille blanche.
La fin du cours approche, elle range le bout de papier et ferme les
yeux en attendant la sonnerie libératrice. Lorsqu’elle
l’entend, elle jette ses affaires dans son sac,
l’empoigne et se rue hors de la classe. Elle traverse les
couloirs à toute vitesse et bouscule quelques personnes sur
son passage. Elle dépose ses affaires dans son casier et
sort de l’établissement. Elle s’assoit sur un
banc à l’écart des autres étudiants, au
fond de la cour arrière. Toutes ces discutions inutiles
qu’elle entend, les comportements puérils de certains
et les bagarres inutiles la fatiguent. Elle a grandi trop vite et
la façon d’être des jeunes de son âge la
dépasse. Elle ne les comprend pas.
Elle sort son horaire qu’elle a fourré plus tôt
dans la poche de son pantalon. Elle soupire en découvrant
son emploi du temps. Trois heures de libre avant son dernier cours
de la matinée. Trois heures qui réjouiraient la
plupart des étudiants. Mais pas elle. Pour la jeune femme,
c’est trois heures d’ennui qu’elle ne sait pas
comment meubler. Elle sort son Ipod et mets les écouteurs
sur ses oreilles. Le volume à fond, elle s’allonge sur
le banc de pierre et ferme les yeux. Elle est coupée du
monde et ne plus entendre les piaillements incessants et
insupportables des autres jeunes qui rentrent dans
l’établissement pour suivre leur prochain cours la
soulage. Bientôt, elle se retrouve seule et savoure le
silence qui a pris place dans son espace. Elle baisse le son de sa
musique et soupire d’aise. Son corps se détend et une
tranquillité apaisante la gagne. Le soleil, qui perce
faiblement à travers les quelques nuages blancs qui
encombrent le ciel, réchauffe doucement sa peau, et elle se
sent mieux.
Après de longues minutes, elle s’endort et plonge la
tête la première dans ses songes mystérieux.
Des visions qu’elle ne comprend pas et qui envahissent son
esprit depuis plusieurs nuits. Mais ces images bizarres cessent
vite de la hanter, car des bruits de pas qui se rapprochent
d’elle la réveillent en sursaut. Elle se redresse
vivement, et, le regard alerte, scrute les alentours pour
déceler l’auteur de ces pas. Elle ne peut
s’empêcher de sourire lorsqu’elle reconnaît
la silhouette finement sculptée et la démarche
nonchalante d’Adam qui marche à petit pas dans sa
direction. Elle replace ses cheveux blonds qui tombent dans ses
yeux derrière ses oreilles et le regarde s’approcher.
Lorsqu’il s’arrête devant elle, elle lève
la tête pour plonger son regard dans ses deux océans
bleu ciel si agréables à contempler. Il lui sourit et
lui donne une tape amicale sur l’épaule. Ensuite, il
s'assied près d’elle, leur deux jambes se
frôlent subtilement. Keyla se sent soudain très
bête de fixer Adam si intensément. Elle baisse le
regard tout en rougissant et semble tout à coup
captivée par la contemplation de ses pieds. Adam rit
gentiment en observant le comportement de son amie et
l’interpelle d’une voix douce :
-Tu as congé ?
Elle lui répond en hochant la tête. Il lui sourit, ce
qui rend ses joues encore plus rouges qu’avant. Le jeune
homme se lève et empoigne son sac. Il s’éloigne
de quelques pas et se retourne pour faire face à Keyla. Tout
en lui adressant un regard malicieux qui donne des frissons
à la jolie étudiante, il lui tend la main. Keyla sent
son cœur faire quelques bonds dans sa poitrine et,
après mûre réflexion, elle décide de lui
faire confiance. Elle se lève et saisit sa main timidement.
Adam resserre délicatement ses doigts sur la peau fragile
puis embarque la jeune femme avec lui. Il la mène hors de
l’enceinte de la fac et s’engouffre dans la foule, en
direction du centre. Keyla s’agrippe à son bras,
effrayée par tous ces gens qui gravitent autour
d’elle. Son ami remarque vite son malaise et la tire dans une
petite ruelle déserte et paisible. Elle se blottit alors
dans ses bras et enfouit sa tête au creux de son cou, comme
elle le fait avec Josh à chaque fois qu’elle panique.
Adam, étonné par cette proximité, sent les
battements de son cœur s’accélérer. La
surprise passée, il referme ses bras autour du corps
tressaillant de la jeune fille avec précaution.
Lorsqu’elle sent les mains de son camarade se poser dans son
dos, elle revient à la réalité et se rend
compte de la position dans laquelle elle se trouve. Elle se sent
encore une fois honteuse et tente de reculer, mais Adam la retient
en pressant doucement ses mains sur ses hanches. Il la
ramène contre lui en faisant bien attention de ne pas la
brusquer et lui caresse tendrement les cheveux. Il apprécie
ce contact soyeux. Il sait qu’il ne sa lassera jamais
d’échanger ce genre de tendresses avec cette fille qui
lui a fait tourner la tête dès le premier regard. Il
la sent frissonner lorsqu’il laisse tomber ses doigts le long
de sa colonne vertébrale. Une chaleur grisante et inconnue
leur brûle les reins et embrase leurs sens. Le monde autour
d’eux disparaît peu à peu et le silence qui
règne dans la ruelle n’est brisé que par leur
souffle accéléré et le pas des passants qui
déambulent dans la grande avenue. Adam prend la main de
Keyla entre ses doigts bouillonnants et lui relève la
tête en posant son autre main sous son menton. La jeune femme
sombre dans les deux océans bleu azur qui la sondent
mystérieusement. Elle est chamboulée et son âme
vibre sous ce regard profond qui la consume et la dévore
tout entière. Adam fait glisser ses doigts sur la joue de sa
captive qui ferme les yeux sous ce contact délicieux. Elle
attend que les lèvres de son vis-à-vis se posent sur
les siennes, qu’il scelle leur destin et qu’il
transforme en brasier ardent la flamme naissante qui a
commencé à brûler dans leur cœur. Il clos
ses paupières à son tour et plonge sur la bouche
tentante de celle qui fait ciller son âme de
séducteur.
Un bruit sourd les fait sursauter et stoppe Adam dans son
élan avant qu’il n’ait pu atteindre le but tant
désiré. Il serre les poings et fait volte-face pour
voir de quoi il en retourne. Il se retrouve face à quatre
hommes grands et musclés qui le dévisagent avec un
air peu avenant affiché sur leurs visages fatigués.
L’un d’eux sort un couteau et saisit Keyla avant de la
plaquer violemment contre le mur. Il la détaille d’un
regard appréciateur, mais avant qu’il ait pu assouvir
ses envies bestiales, Adam lui envoie un coup de poing en pleine
figure et prend Keyla par la main. Il lui crie de courir et ils
fuient tous les deux de cette ruelle, suivis de près par les
trois hommes encore valides. Adam et Keyla atteignent la foule dans
la grande avenue et se fondent dans la masse. Ils sèment
rapidement les trois hommes et Adam pousse son amie dans un bar
où sont déjà assis plusieurs étudiants
de la fac. Il choisit une table à l’écart,
respectant l’envie permanente de solitude
qu’éprouve la fille blonde. Les deux jeunes se fixent
un moment avant d’éclater de rire et de soulagement.
Ils entament ensuite une discussion sans pour autant lâcher
le regard de l’autre. Sans qu’ils ne s’en rendent
compte, leurs mains se rapprochent sur la table et leurs doigts
s’entremêlent subtilement. Ils ne se connaissent que
depuis quelques jours, pourtant, c’est comme s’ils
savaient déjà tout l’un de l’autre. Keyla
se sent planer. Elle veut connaître ce garçon si
mystérieux par cœur et passer tout son temps avec lui.
Elle veut encore plonger dans son regard envoûtant. Elle le
veut. Pour la première fois depuis longtemps, elle sait ce
dont elle a envie. Et cette envie porte un nom : Adam.
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