(Narration : Adalyn)
Je me réveille en sursaut. Encore ce cauchemar, toujours le
même. Je suis simple spectatrice, je vois mon frère
courir à sa perte. Je n’en peux plus, il hante mes
nuits. Je m’en veux tellement de l’avoir
abandonné, il y a sept ans de cela. J’ai honte. Un
sentiment puissant qui m’envahit tout entière et qui
me poursuit, où que j’aille.
Je me souviens encore quand j’ai appris que mon frère
était accusé de meurtre. J’étais chez
mes parents en compagnie de mon mari, Liam, et nous discutions de
sujets banals quand quelqu’un a toqué à la
porte. J’ai ouvert et je me suis retrouvée en face de
deux agents du FBI. Je les ai menés jusqu’au salon,
où nous débattions avant qu’ils ne viennent
troubler le calme apparent qui régnait dans la maison. Je me
suis assise sur les genoux de Liam et c’est à ce
moment-là qu’ils ont tout déballé. Mes
parents ont affiché une mine horrifiée. Ils
étaient convaincus que Nathan avait tué cette femme.
Cette Zahara Yuki. Mais moi je savais que c’était
faux. Mon petit frère, ce pauvre gamin d’à
peine dix-huit ans, doux comme un agneau, n’aurait jamais
été capable de tuer quelqu’un. Jamais.
Mes parents étaient trop aveuglés par leur
rancœur à son égard pour voir la
vérité. Nathan était en mauvais terme avec eux
depuis ses 16 ans, lorsqu’il leur a annoncé son
homosexualité. Ils ne l’ont pas accepté et
l’ont jeté dehors sans pitié aucune. Son petit
ami, Aaron, l’a logé. Mais il allait mal. Il
était malheureux de cette situation. Il était
tellement fragile, il n’aurait jamais pu commettre un acte
pareil. J’y croyais dur comme fer.
Pourtant, quelques jours plus tard, après avoir entendu
maintes et maintes fois les discours de mes parents sur la
culpabilité de mon frère, j’ai fini par
être moi aussi convaincue qu’il était fautif. Et
le FBI a fini de me persuader en me donnant toutes les preuves qui
montraient que ce ne pouvait être que lui. Je n’en
revenais pas.
C’est comme cela que nous nous sommes tous retrouvés
au tribunal. Personne n’a rien dit. Personne n’a
témoigné pour essayer de le sortir de là. Je
voyais dans ses yeux la déception, mais surtout la terreur
qu’il ressentait. Mais j’avais pris ma décision,
et la conviction qu’il était coupable
m’emplissait le cœur.
Une année plus tard, après avoir réellement
réfléchi à la question, un doute a ressurgi.
Je me suis sentie mal. Comment est-ce que je pouvais croire que mon
frère avait tué une femme alors qu’il est la
personne que j’aime le plus au monde ? Il m’a toujours
aidée et soutenue. Il a toujours été là
pour moi. Et moi je l’ai abandonné. J’ai
été lâche. J’ai eu peur et je l’ai
laissé sombrer sans lui tendre la main pour qu’il
puisse se relever. Je l’ai trahi, et je sais qu’il ne
me le pardonnera pas. En tout cas, moi je ne me pardonnerai pas. Je
m’en voudrais d’avoir fait ça
jusqu’à la fin de ma vie.
J’ai cogité pendant plusieurs mois, et plus les jours
défilaient, plus je savais que je m’étais
trompée. Il était innocent. Je l’ai toujours
su. Mais je me suis laissée influencer, et j’ai perdu
mon petit frère. Le seul être à qui je pouvais
tout confier, le seul qui savait me redonner le sourire lorsque
j’allais vraiment mal.
Un rayon de soleil vient réchauffer mon visage et je pose
une main sur mes yeux. Aujourd’hui, il sort de prison. Mon
frère. Il va enfin pouvoir construire quelque chose. Je
m’en veux tellement. Je n’ai pas été lui
rendre visite. Pas une seule fois en sept ans. D’abord parce
que je le pensais coupable, ensuite parce que j’avais trop
honte. Honte de mon erreur et de ma lâcheté.
Je me lève et m’habille. Je jette un coup
d’œil vers le lit, qui est vide. Liam est
déjà parti à son travail. Je me rends dans une
autre pièce de l’appartement et prends dans mes bras
mon fils, Noah. Il me sourit et se met à rire. À
trois ans, il respire déjà la joie de vivre.
C’est un vrai petit rayon de soleil qui me permet de tenir
quand je me sens tomber dans la déprime. Je le porte et vais
dans la cuisine. Je lui donne à manger puis je
m’assois avec lui dans le salon. J’allume la
télévision et je le laisse regarder quelques dessins
animés pendant que je m’occupe l’esprit en
rangeant les différents objets qui traînent sur le
sol.
L’image de mon frère lors de son procès ne
cesse d’envahir mon esprit. Ce regard
désespéré qu’il m’a lancé
me fend le cœur encore aujourd’hui. Je vais
bientôt devenir folle. Ma culpabilité n’est pas
prête de me quitter. Il faut que j’agisse.
La porte d’entrée s’ouvre et Liam
apparaît. Je souris en le voyant. Il n’a pas
changé depuis notre rencontre. Ses cheveux roux sont
toujours aussi flamboyants et ses yeux bruns reflètent le
même mystère. Je saute dans ses bras et il me rattrape
en rigolant. Il dépose un baiser sur mon front et me repose
au sol. Je mets mes mains derrière mon dos afin de cacher
mes doigts et lui demande de me rejoindre à la cuisine. Je
m’assieds sur une chaise et attends qu’il arrive. Je
glisse mes mains sous la table afin qu’il ne puisse pas les
voir. Ça va faire une semaine que j’ai perdu notre
alliance et je sais que s’il le remarquait, il entrerait dans
une colère noire comme il en a le don. Je
préfère éviter une scène.
Cinq minutes plus tard, il me rejoint, tout sourire et
s’assied en face de moi. Cette marque de joie s’efface
immédiatement lorsqu’il voit ma mine déconfite
et qu’il pose son regard sur le calendrier. Il sait aussi
bien que moi l’événement qui est lié
à cette date. Sept ans. Jour pour jour. Sept ans que mon
frère à été condamné. Mais
aujourd’hui c’est encore plus spécial. Parce que
sa peine prend fin. Il va sortir. Et je dois me racheter.
-Adalyn, commence Liam en me lançant un regard encourageant.
Tu devrais y aller. Tu en as besoin, et lui aussi. Il sort de
prison, ça va faire sept ans qu’il croupît
là-bas. Il a besoin de quelqu’un pour le guider.
Je sens les larmes me monter aux yeux. Liam a raison. Mais
c’est tellement dur. Je ne veux pas voir le regard
dégoûté et haineux de mon frère
posé sur moi. Je ne le supporterai pas. Je l’aime
tellement, mais je l’ai trahi de la pire des manières.
Je lui ai fait du mal.
-Va le voir, reprend Liam et se levant, il est temps que tu lui
fasses une visite. Je t’emmène.
Il contourne la table et m’oblige à me lever. Il me
tend mon manteau puis se dirige vers la sortie. Je le retiens pas
le bras et l’embrasse tendrement. Il m’a soutenue
lorsque j’étais la seule à croire Nathan
innocent. Il m’a épaulée et maintenant il me
fait revenir à la réalité. Je dois
réparer mon erreur. Je vais être là pour mon
frère à sa sortie. Même s’il ne veut pas
me voir. Même s’il ne veut plus de moi. Même
s’il me hait. Je serais là pour lui.
Je monte dans la voiture et Liam démarre. Il sert fort une
de mes mains pendant tout le trajet pour me rassurer. Je ne sais
pas ce que je serais devenue sans lui. J’aurais
sûrement fait n’importe quoi.
Nous arrivons devant ce lieu qui me rappelle tous les démons
qui me hantent. Je sors de la voiture, fébrile. Liam entoure
mes épaules d’un bras protecteur et me conduit
jusqu’à l’entrée. Je pose ma main sur la
poignée, mais j’interromps mon geste lorsque je
l’entends repartir.
-Liam ! Ou est-ce que tu vas ?, je lui demande, anxieuse.
-Je ne viens pas avec toi. C’est ton frère, tu dois y
aller seule. Sois courageuse !, me répond-t-il en
m’envoyant un baiser. Je t’attends dans la voiture.
Prends tout le temps qu’il te faut.
Il marche jusqu’à la voiture et me lance un dernier
regard optimiste avant de disparaître derrière la
portière.
J’inspire un grand coup et je pénètre dans ce
bâtiment qui me donne la chaire de poule. Je m’avance
jusqu’à l’accueil et je demande à rendre
visite à mon frère. Lorsque toutes les
modalités sont réglées, un homme en uniforme
m’emmène dans la salle des visites et me
désigne une table à laquelle je m’assois. Je
tapote des doigts sur la surface de bois, paniquée. Tout un
tas de questions déferlent dans mon esprit.
Soudain, la porte s’ouvre et il apparaît. Il pose son
regard sur moi et je me fige. Je le vois dans ses yeux, il me
déteste. Je le comprends. Comment pourrait-il ressentir
encore une quelconque empathie à mon égard ? Il
s’approche lentement jusqu’à qu’il arrive
juste devant moi. Il s’assied et me fixe. Je suis incapable
de bouger. Une larme coule le long de ma joue. Je le
détaille. Il n’a pas changé. Ses traits sont un
peu plus rudes, plus agressifs, sûrement à cause de
son séjour ici qui l’a endurci. Ses cheveux noirs, en
bataille, cachent son front. Ses yeux autrefois d’un bleu
éclatant sont ternes. Mon cœur se serre. Je n’ai
rien fait pour éviter ça. Cette étincelle de
bonheur qu’il avait toujours au fond des prunelles a disparu,
remplacée par une souffrance et une tristesse profonde
qu’il essaie de cacher tant bien que mal.
Il est toujours ce gamin innocent, naïf et pur. Il a
simplement construit autour de lui une forteresse pour pouvoir
surmonter les épreuves qu’il a dû subir.
J’avance une main dans sa direction, mais il esquive mon
geste. Je baisse la tête, penaude, puis plonge mes yeux dans
les siens.
-Nathan...
Cette plainte m’a échappée dans un murmure que
lui seul a pu entendre. Ses sourcils se froncent et il tape
rageusement sur la table. La colère et la rancœur
bouillonnent dans ses yeux. J’éclate en pleurs. Je
suis désemparée.