Le souffle chaud de cette douce soirée
d’été s’engouffre dans mes cheveux blonds
qui retombent nonchalamment devant mes yeux bleu azur. Je suis
assis sur une plage, en face de l’océan turquoise et
du magnifique coucher de soleil qui teinte le ciel d’orange
et de rose. Pas un seul nuage ne vient noircir cette vue magnifique
qui s’offre à moi. À ma gauche, la plage de
sable fin s’étend à perte de vue,
déserte. À ma droite, un immense roc surplombe
l’océan de toute sa hauteur. Je rassemble mes jambes
contre mon torse et les entoure de mes bras fins et fragiles tout
en posant doucement ma tête sur mes genoux. Je laisse mon
regard vagabonder autour de moi sans vraiment prêter
attention aux différents éléments qui
défilent devant mes yeux. Tout ça n’a aucune
importance. Cet endroit torture mon esprit, faisant remonter bien
trop de souvenirs tous aussi heureux que douloureux. Une
année de souffrances que bon nombre de personnes auraient
aimé effacer, oublier, ne jamais avoir vécue.
Pourtant, si c’était à refaire, je le referais.
Sans aucune hésitation. Je ne changerais rien.
J’abaisse lentement mes paupières et soupire. Trop
d’émotions envahissent mon corps et je me sens au bord
de la crise de nerfs. Les larmes perlent aux coins de mes yeux,
mais je me refuse à les laisser inonder mes joues
pâles qui les ont déjà accueillies de trop
nombreuses fois. Je veux rester fort, jusqu’au bout. Pour
moi. Pour lui. Pour nous.
Mon premier souvenir sur la côte remonte à plusieurs
années. J’avais alors dix ans. Ma mère et moi
venions de déménager dans ce petit village au bord de
l’océan et elle m’emmenait pour la
première fois faire un tour sur la plage, alors que nous
n’avions pas encore déballé tous les cartons.
Je lui ai posé une question par simple curiosité,
comme tout enfant de mon âge l’aurait fait. Je lui ai
demandé ce qu’était l’amour. Sa
réponse, je ne l’ai pas comprise. J’étais
trop jeune. Trop insouciant. Mais lorsque j’y repense, je
saisis enfin le message qu’elle voulait me faire passer. Je
réalise l’ampleur de ces simples mots. J’aurais
mieux fait de l’écouter. Cette phrase retentit
maintenant dans mon esprit comme une évidence.
« L’amour, c’est quelque chose qui te glissera
toujours entre les doigts. C’est une créature sauvage
que nul n’a jamais su apprivoiser. Si un jour tu
réussis à l’emprisonner dans ton cœur, il
se vengera et te détruira, parce que tu auras osé
prétendre l’avoir dompté. »
Mon père était un ivrogne. Il levait la main sur ma
mère, je me rappelle encore ces soirées où je
me recroquevillais, tremblant, dans un coin de la pièce
pendant qu’il la battait sans relâche. Un jour, elle a
pris son courage à deux mains et elle l’a
quitté. C’est ainsi que nous sommes arrivés
dans ce village paisible. Rien que nous deux. Elle est
décédée dans un accident de voiture un an
après m’avoir fait partager sa vision pessimiste de
l’amour. Je n’avais que onze ans et je me suis
retrouvé seul. On m’a alors placé chez mon
père. C’est à partir de là que mon enfer
a commencé. J’aurais voulu ne plus jamais mettre les
pieds chez ce démon. Mais le destin en a voulu
autrement.
Cet homme a rencontré une femme tout aussi détestable
que lui avec laquelle il s’est marié. À eux
deux, ils ont vraiment tout fait pour me mener la vie dure. Ils
appartiennent à un univers que je ne comprends pas. Un monde
dans lequel les apparences, la réputation, l’avis des
autres sont rois. Un monde où la superficialité
domine. Pour moi, tout cela n’a aucun sens.
Pour échapper à cette existence dans laquelle je
n’avais pas ma place, je me suis souvent rendu sur cette
plage où une partie de mon histoire avait déjà
été écrite. Ce lieu m’apaisait et je
pouvais enfin y réfléchir librement.
À quinze ans, j’ai traversé une période
de crise. Des moments de doute. Des questions auxquelles je ne
trouvais aucune réponse. Je me suis tout naturellement
tourné vers cet endroit qui me procurait un sentiment de
sécurité et je me suis assis au sommet de cet immense
rocher qui domine le paysage. Ce jour-là, ma vie a
changé. J’ai fait une rencontre qui a
bouleversé ma destinée. Je ne me doutais pas à
cet instant que j’allais vivre avec cette personne le bonheur
le plus intense de mon existence, mais aussi la souffrance la plus
dévorante que je n’ai jamais connue. Deux sentiments
opposés, contradictoires mais qui sont pourtant
inséparables. Alors que j’étais plongé
dans l’étendue impénétrable de mon
esprit tourmenté, un homme s’est assis à mes
côtés. Lorsque j’ai senti sa présence, je
me suis immédiatement retourné, les nerfs à
fleur de peau, les larmes aux yeux, prêt à bondir tel
un félin affamé sur la proie qui osait importuner ma
solitude. Alors que j’allais lui balancer une des mes
répliques agressives et blessantes à la figure, je
restais bouche bée en le fixant de mes yeux bleus. Le charme
et l’assurance qu’il dégageait m’avaient
coupé le souffle. J’étais comme un gamin
émerveillé devant un spectacle de cirque. Comme une
adolescente ébahie devant son idole. Je me traitais
intérieurement d’idiot, mais pourtant je ne parvenais
pas à décoller mon regard de cette silhouette
harmonieuse et en même temps atypique. Il avait des
cheveux roux, assez longs et lisses qui lui retombaient sur la
figure, cachant entièrement ses yeux. D’innombrables
piercings ornaient son visage à la peau d’une
blancheur presque fantomatique et parsemée de taches de
rousseur. Il tourna lentement la tête vers moi et de sa main
droite souleva la mèche de cheveux qui dissimulait ses
traits. Je pouvais enfin distinguer ses yeux. Deux émeraudes
perçantes entourée d’un trait de crayon noir
qui me sondaient intensément. Je baissais
immédiatement le regard, comme brûlé vif par
cet échange. L’espace de quelques secondes,
j’avais été mis à nu par ce simple
contact visuel, et je ne le supportais pas. De nature craintive,
j’ai toujours évité de côtoyer ce genre
de personnes qui parviennent à lire en vous comme dans un
livre ouvert. J’avais besoin de préserver cette part
de mystère en moi. Je fixai le sol pour éviter toute
communication. L’homme tendit une main dans ma direction et
dit d’une voix douce et agréable :
-Je suis Jude.
J’hésitai quelques secondes et finalement, je
détournai la tête pour fixer la plage, lui signifiant
ainsi que je n’avais aucune envie de faire sa connaissance.
Voyant qu’il ne semblait pas vouloir abandonner, je lui
répondis dans un murmure qui se perdit dans le vent :
-Eden...
Il a du vite remarquer que je n’étais pas très
enclin à discuter avec lui et a poussé un long soupir
de lassitude. Puis, après quelques minutes de silence que
j’ai accueillies à bras ouverts, il a commencé
à parler. Il n’attendait aucune réponse de ma
part, il me racontait sa vie de A à Z, sans se soucier de
mon avis sur son discours. Je le fixais, totalement
dérouté. Lors de son long monologue, j’ai
appris qu’il avait vingt ans, qu’il habitait dans la
maison blanche qui se trouve à quelques mètres du
rocher sur lequel nous étions assis et qu’il
travaillait dans le marketing. À la fin de sa longue tirade,
le silence reprit sa place, laissant planer dans mon esprit un
doute de plus en plus consistant. J’avais envie de lui
raconter mes problèmes moi aussi. Après tout,
qu’est-ce que je risquais? Alors je me suis lancé.
Tout d’abord timidement, puis j’ai pris de plus en plus
d’assurance. S’il savait à quel point il
m’a aidé ce jour-là. Il m’a
libéré d’un fardeau qui m’écrasait
de tout son poids depuis de trop nombreuses années. Il
m’a sauvé de moi-même. Il n’a fait aucun
commentaire sur ce que je lui ai dit. Il s’est
contenté d’écouter. C’était tout
ce dont j’avais besoin. Et il me l’a offert, sans
arrière pensées, sans intérêt
caché. Je me souviens de ce qu’il m’a dit juste
avant que l’on ne se sépare. Il faisait
déjà nuit, cela faisait plusieurs heures que nous
discutions comme de vieilles connaissances sous la faible
lumière des étoiles. Il s’est mis à me
dévisager avec une lueur au fond des yeux que je ne savais
pas comment interpréter, et il m’a dit avec un sourire
sincère :
-Eden... c’est magnifique comme prénom. Ce n’est
pas courant, mais ça me plaît beaucoup. Ça fait
penser au paradis et aux anges... Il te correspond parfaitement
!
-Si seulement ma vie était un paradis..., avais-je
soupiré en plantant mes iris azur dans le ciel.
Malheureusement, ce n’était pas le cas. Ma mère
a beau m’avoir doté d’un prénom qui ne
présage que du bonheur, la vie ne s’est jamais
présentée comme un paradis pour moi. Bien sûr,
je ne pouvais pas non plus dire que je souffrais autant que tous
ces enfants qui meurent de faim dans le monde ou qui vivent la
guerre. Mais j’allais mal. C’était un fait. Je
n’étais pas à l’aise sur cette terre. Au
vu des évènements qui ont parsemé ma vie
à la suite de cette conversation, je pense que ma
mère aurait mieux fait de m’appeler « Satan
». Parce que si j’étais vraiment un ange, ce qui
est arrivé n’aurait jamais eu lieu.
Les deux années suivantes, Jude et moi ne nous sommes plus
quittés. Nous étions comme des frères,
malgré la différence d’âge,
d’apparence et nos caractères opposés. Deux
âmes perdues qui se sont trouvées pour continuer leur
chemin main dans la main. Il se rendait souvent chez moi en
cachette. Je ne l’ai pas présenté à mes
parents, c’est exactement le genre de personne qu’ils
ont en horreur : une coupe de cheveux et un look qui sort de la
« norme », des expressions et des manières
très crues. Ils l’auraient tout simplement jeté
hors de la maison à la seconde où son pied aurait
foulé le parquet de l’entrée. Notre lieu de
prédilection restait quand même cette plage sur
laquelle nous nous sommes rencontrés. Cet endroit apaisant
et mystérieux qui nous a réunis.
Quelques jours après mes dix-sept ans, nous nous sommes
retrouvés au bord de cet océan qui gardait
déjà la plupart de nos secrets. Ce que notre
confident ne savait pas, c’est qu’il allait être
témoin de l’événement qui a fait
basculer nos vies à tout jamais. Ce jour-là, nous
avons lié nos destins, pour le meilleur et pour le
pire.
Depuis plusieurs jours, je gardais ce doute en moi. Une question
dont je connaissais la réponse... mais je n’arrivais
pas à me l’avouer, je ne parvenais pas à ouvrir
les yeux sur cette vérité qui m’envahissait.
J’attendais Jude, couché sur le dos, les
paupières abaissées. J’adorais le contact du
sable tiède sur ma peau. Un souffle a balayé
langoureusement mon visage. J’ai laissé
apparaître mes prunelles d’un bleu envoûtant
à travers une fine fente, la lumière
m’éblouissant. J’ai rapidement distingué
ses traits harmonieux et en même temps rendus plus durs et
agressifs par les nombreux bouts de métal qui lui mutilaient
la chair. Nous nous sommes alors regardés. Ce
n’était pas comme les autres fois. Un étrange
silence s’est installé et je me sentais de plus en
plus gêné. Le rouge m’est monté aux joues
tandis qu’une bouffée de chaleur s’est
emparée petit à petit de tout mon être. Alors
que je voulais me redresser, il m’a obligé à
rester étendu à même le sol en posant une main
ferme sur mon épaule. Puis il s’est approché
lentement et il a posé ses lèvres sur les miennes. Je
me souviens encore de ce contact doux et sucré, de cette
sensation électrisante qui m’a secoué le
bas-ventre. Je lui ai ouvert le chemin vers ma bouche et nos
langues se sont jointes dans une étreinte enflammée
qui reflétait cette envie qui ne demandait qu’à
être assouvie depuis plusieurs jours. Bien sûr,
j’ai éprouvé une certaine peur en me rendant
pleinement compte des sentiments que j’éprouvais
à son égard. La découverte de mon
homosexualité m’a un peu ébranlé. Je ne
m’étais jamais posé la question de mon
attirance pour les hommes. Je savais que cette annonce
n’enchanterait pas ma famille. Mais pour lui,
j’étais prêt à braver toutes les
révélations, tous les obstacles, toutes les
épreuves qui se présenteraient.
Nous ne savions pas qu’à ce moment-là, notre
histoire était écrite. Nous laissions juste cours
à nos pulsions, à nos désirs les plus profonds
sans se soucier du regard des autres et de leurs remarques futiles.
C’était le départ d’une relation qui nous
comblait déjà entièrement. La naissance
d’un amour qui n’était pas prêt de
s’estomper. D’une passion qui allait nous
dévorer l’âme et nous embraser les sens. Je me
sentais enfin vivre.
Une semaine plus tard, alors que je sortais du lycée, il
m’attendait. Il patientait près de la grille. Lorsque
je me suis approché, il m’a pris dans ses bras et nous
nous sommes embrassés. Ce contact m’avait
manqué. Les autres élèves se retournaient en
passant à côté de nous, nous détaillant
sans aucune gêne, certains avec un air étonné,
d’autres avec une mine dégoûtée. Mais je
ne les discernais pas. Tout ce qui comptait, c’était
Jude, sa chaleur, sa douceur, sa voix, son sourire. Je me fichais
bien de ce qu’on pouvait penser de notre relation.
Après tout, qu’est-ce qu’on faisait de mal ? On
vivait pleinement notre passion, tout simplement. Sans doutes, sans
contraintes, sans peur. Sans aucune crainte pour gâcher ce
tableau d’un amour idéal. Mais une tout autre ombre
planait dangereusement au-dessus de nos têtes. Une menace
destructrice qui n’allait pas tarder à s’abattre
sur notre petit monde coloré pour le rendre fade et nous
faire chuter dans les profondeurs sombres du
désespoir.
Plus les jours passaient, plus nos sentiments prenaient une ampleur
que nous ne contrôlions plus. La rumeur sur notre relation
s’est colportée de maison en maison. Finalement, tout
notre entourage était au courant. Et là où
nous aurions dû trouver des sourires heureux, du soutien et
de la sympathie, nous n’avons vu que haine, regards
écoeurés, rejets et paroles blessantes.
Je peux encore dépeindre l’expression de mon
père lorsque j’ai invité Jude à la
maison. Il n’était plus question de le cacher
maintenant que nous étions ensemble. À peine a-t-il
franchit l’entrée que mon paternel l’a
reluqué de bas en haut avec répugnance, comme
s’il était une sorte de monstre sorti de l’un de
ses pires cauchemars. J’ai pris mon homme par la main et nous
sommes allés dans ma chambre. Une heure plus tard, mon
père a ouvert la porte et nous a surpris dans une situation
plus que compromettante à ses yeux. Il l’a
insulté de tous les noms, l’a traité comme un
chien avant de le foutre dehors violemment. Il m’a alors
regardé. J’ai reculé de quelques pas. Il me
faisait peur. Il m’a attrapé par le col de ma chemise
et m’a assené une claque que je n’étais
pas près d’oublier. Du sang coulait dans ma bouche, il
y avait mis toute sa colère. Je me suis effondré sur
les genoux, sous le choc. Il m’a relevé en
m’empoignant les cheveux, j’ai hurlé sous la
douleur. Il m’a brusquement saisi le visage et m’a
soufflé d’un ton envenimé :
-Jamais, tu entends, jamais tu ne deviendras comme eux ! Tu es mon
fils, je t’interdis d’être comme ces... ces
sales...
J’ai mis mes mains sur mes oreilles et j’ai
crié. Je ne voulais pas entendre la suite. Ça
m’était tout simplement insupportable. Comment
pouvait-on éprouver une telle haine envers quelqu’un ?
Jude était un être humain comme les autres. Il
n’avait pas le droit de l’injurier de cette
façon. Voyant que je n’abdiquais pas, il m’a
frappé, encore et encore. Je pleurais silencieusement, mais
je résistais. Parce que l’amour que je portais
à Jude était plus fort que tout. Peu
m’importait l’avis de mon père. Le lendemain,
j’irais le retrouver, et tout redeviendrait comme avant.
J’en étais persuadé. Malheureusement, la
violence dont à fait preuve mon père ce
soir-là ne s’est jamais atténuée.
Elle s’est même accrue au fil des jours. Mais ce
n’était pas le seul à déplorer notre
comportement « malsain » comme il le disait si bien.
Loin de là. L’enfer ne faisait que commencer.
Je relève la tête et fixe l’horizon au loin.
Retracer toute mon histoire me torture les sens. Le souvenir de
toute cette souffrance encore fraîche et entièrement
présente en moi me fait mal. Et pourtant, je ne peux
m’empêcher de ressasser ce passé et de me dire
que si je pouvais changer quelque chose, je ne ferais rien. Je ne
modifierais pas le moindre détail. Vous pouvez me traiter de
masochiste ou de fou. Ce comportement est tout simplement humain.
Les bons moments s’effacent de notre mémoire comme des
poussières qui s’envolent au moindre courant
d’air, tandis que l’odeur et la sensation de la douleur
restent ancrées en nous telles des marques
indélébiles qui ornent notre peau.
Malgré la torture qu’a été cette
année de vie aux côtés de Jude, c’est
aussi la plus belle période de ma vie. Parce que le malheur
n’est jamais seul, tout comme le bonheur. Ils sont
liés, il y a une part de chacun d’eux dans toute
histoire. La mienne ne fait pas exception. Parfois, le mal est plus
présent. Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut
à tout prix vouloir tout effacer de son esprit. Parce que
tous les moments de joie qui parsèment notre souffrance sont
des perles, des trésors enfouis qu’il ne faut pas
perdre. Ce sont ces fragments de mémoire qu’il faut
garder pour toujours au fond de soi, car ils nous aident à
surmonter les aléas du destin. Ils nous rappellent à
chaque instant que le bien-être se cache derrière
chaque difficulté, derrière chaque danger, comme une
lueur salvatrice au milieu d’une obscurité
envahissante.
L’heure avance et le ciel se transforme lentement pour
prendre des tons plus rouges, plus tranchants. Des nuages noirs ont
fait leur apparition et le vent se déchaîne. Ma peau
frissonne, l’air se fait plus glacial. Mais je ne bouge pas.
J’ai besoin de rester ici. Sur cette plage, face à cet
océan d’une beauté époustouflante qui a
été le témoin de nos émotions les plus
intenses, le confident le plus compréhensif, le gardien de
nos secrets. Une fine pluie balaie l’étendue de sable
et agresse ma peau de sa froideur. J’ai l’impression
que des millions de lames me transpercent la chair. Peu
m’importe. Plus rien ne compte maintenant. Rien.
Un matin, alors que je me rendais au lycée, j’ai eu un
mauvais pressentiment. Cette impression s’est vite
confirmée. Des élèves que je ne connaissais
que de vue me toisaient méchamment. Je traversai rapidement
la cour en essayant de ne pas prêter attention à ces
accusations qui pesaient dans leur prunelles agressives.
Arrivé à l’intérieur du bâtiment,
j’ai vu un groupe d’élèves
attroupés autour du tableau d’affichage. Je me suis
frayé un chemin entre leurs corps bien plus imposants que le
mien et mon regard s’est immédiatement posé sur
une photographie épinglée au centre du cadre. Mes
yeux se sont figés sur ce morceau de papier. J’ai
senti mon corps se tendre. Des rires moqueurs retentissaient
à mes oreilles, m’entourant comme une prison de
laquelle je ne pouvais m’extirper. Je serrai les poings et me
retournai, faisant face à cette foule qui
m’oppressait. Parmi les nombreux visages, j’ai reconnu
les traits de certains de mes amis les plus proches. La
déception s’est propagée dans mon corps tel un
venin mortel qui s’insinuait dans mes veines à une
vitesse fulgurante. Je lançais à ces figures
autrefois appréciées un regard accusateur et
m’enfuis en courant sous les rictus provocateurs. Dans les
couloirs, la même photo était placardée contre
les murs. Elle était partout. Une image de Jude et moi sur
la plage, lorsque nous nous embrassions. Notre intimité
était dévoilée aux yeux de tous. Le mot
respect ne faisait apparemment pas partie du vocabulaire de ces
hyènes qui sautaient sur la moindre occasion qui leur
permettait d’humilier l’un des autres
élèves. Ce comportement immature me
dégoûtait. Pourquoi sommes-nous tous si cruels les uns
envers les autres ?
Quelques minutes plus tard, lorsque je suis entré dans la
classe, j’ai senti tous ces visages tournés vers moi,
tous ces regards dénonciateurs qui
m’écrasaient de leur poids. Je me sentais mal, la
seule chose dont j’avais envie, c’était de fuir,
de disparaître de cette salle de classe où tous ces
juges impitoyables m’épiaient à la recherche du
moindre faux-pas. J’ai continué à avancer, me
faisant le plus discret possible. Si j’avais pu
m’enterrer six pieds sous terre, je crois que je
l’aurais fait. Tous ces yeux braqués sur mon corps
frêle me brûlaient la peau comme si les flammes de
l’enfer m’encerclaient. Je me suis écrasé
sur ma chaise et j’ai attendu la fin du cours. Je tendais
l’oreille afin d’entendre la sonnerie salvatrice qui
m’arracherait à cet horrible cauchemar. Des gouttes de
sueur perlaient dans mon dos, je n’en pouvais plus. Alors que
je jetais des coups d’oeils furtifs autour de moi,
découvrant au passage les sourires agressifs et narquois que
d’autres élèves me destinaient, l’alarme
tant attendue a retenti. Je suis sorti en trombe de cette salle qui
m’étouffait et j’ai couru comme si le diable
était à mes trousses jusqu’à chez moi.
Je suis passé devant mon père sans lui adresser le
moindre regard, les larmes coulaient déjà abondamment
sur mes joues. Arrivé dans ma chambre, je me suis
étalé sur mon lit et j’ai laissé libre
cours à ma détresse, la tête enfouie dans mon
oreiller et mes poings crispés serrant mes draps. Mon corps
était secoué de sanglots que je n’arrivais pas
à calmer.
Les jours passaient, tous plus longs les uns que les autres. Rien
n’avait changé. Les autres étaient toujours
aussi irrespectueux envers moi. Je pensais que pour Jude, tout se
passait bien. Mais j’avais tort. Un soir, nous avions
rendez-vous dans un bar du petit village, près de mon
ancienne maison. Je l’ai attendu, les minutes se sont
rapidement transformées en heures. Mon stock de patience a
fini par être épuisé et je me suis rendu au
bord de l’océan. Je l’ai trouvé assis par
terre. Il pleurait, son corps tressaillait. On aurait dit
qu’il était brisé. Je l’ai
délicatement pris dans mes bras pour le réconforter.
Le flot de ses larmes a diminué pour finalement
s’estomper entièrement. Nous sommes restés
enlacés pendant un temps qui m’a paru durer une
éternité tout en étant trop court. Il a
relevé son regard émeraude vers moi et m’a tout
raconté d’une traite, comme pour fuir un souvenir
encore trop douloureux. Car la souffrance était bien
réelle. Le regard que portaient les autres sur notre couple,
leurs insultes et leurs injustices avaient fini par atteindre la
bulle que nous avions formée autour de nous. La paroi de
cette protection n’était pas encore détruite,
mais elle s’affaiblissait au fil des obstacles. Un jour, elle
allait éclater. Cette pensée me terrorisait. Parce
que quand ça arriverait, ça se finirait mal. Il
n’y aurait pas d’autre issue. Mais je ne voulais pas y
penser. Je voulais y croire encore un peu. Jude aussi.
Malgré ce qu’il avait vécu cette semaine, il
était décidé à ne jamais abandonner.
À nous deux, nous avions encore assez d’espoir pour
faire face. Je lui ai souri tendrement en essayant de faire
abstraction de toutes les horreurs dont il m’avait fait part.
Au boulot, ses collègues l’ont dénigré,
il s’est retrouvé seul contre tous. Sa famille ne veut
plus entendre parler de lui et quant à ses amis... Ils ont
été plus qu’ignobles. En plus de lui jeter un
tas de répliques cinglantes à la figure, ils
l’ont frappé. Malgré le peu de lumière,
je distinguais parfaitement les quelques cicatrices qui parsemaient
son visage et ses bras.
Par la suite, la cruauté des mots et des comportements de
nos proches ne s’est pas estompée. Cela ne nous a pas
empêché de continuer notre relation sans y
prêter trop d’attention. Cette soirée sur la
plage nous a endurcis, forgeant autour de nous une carapace que je
pensais indestructible. Mais une autre vague de violence
s’apprêtait à s’abattre sur nos fragiles
silhouettes. Un obstacle contre lequel nous ne pouvions pas lutter.
Quand nos adversaires sont seuls, il est aisé de contrer
leurs plans diaboliques pour nous détruire, car nous sommes
liés et notre force en est décuplée. Mais
lorsque nos ennemis s’allient pour nous séparer,
quelles chances nous reste-il ? L’espoir ? On peut toujours y
croire et croiser les doigts jusqu’au bout, mais
l’espoir n’est jamais suffisant pour sauver
quelqu’un des griffes du mal.
Ils se sont mis ensemble pour nous éloigner par tous les
moyens possibles. Parce que seuls, nous étions
vulnérables. Parce que l’un sans l’autre, nous
n’avions plus la force de nous battre, privés de notre
essence vitale, du souffle qui alimente notre corps et permet
à notre cœur de palpiter. Une haine profonde
s’est mise sur notre chemin, balayant toute espérance
et sûreté sur son passage. Elle s’est
insinuée dans tous les esprits comme un poison mortel dont
l’antidote est encore inconnu. Nous n’avions pas les
armes pour la défier. Car l’amour, bien qu’il
soit salvateur et qu’il nous renforce, est aussi source de
faiblesse, de crainte. Il fait naître en chacun de nous une
fragilité indéniable. Si quelqu’un touche au
point sensible d’une passion, elle peut s’effondrer
aussi vite qu’un château de cartes. Mais nos liens
étaient tellement forts que nous n’étions pas
près de lâcher prise, même si cet état
d’esprit et cette volonté étaient
précaires. Pour nous, peu importait que personne
n’approuve notre amour. Tant que nous étions
soudés, rien ne pouvait nous atteindre.
Notre chute définitive dans les ténèbres et la
folie du monde a débuté après quatre mois. Un
temps pendant lequel nous avons pleinement vécu notre
bonheur, même si les injustices ont été
nombreuses.
C’était un soir d’été. Tout
annonçait que le temps de la prospérité
était révolu. Mais je ne m’en souciais pas
encore, trop aveuglé par mes sentiments pour distinguer le
danger qui rôdait autour de mon être comme une horde de
vautours volant au-dessus d’une carcasse en attendant le
moment propice pour m’administrer le coup de grâce. Le
ciel, gorgé de nuages noirs, menaçait à tout
moment de faire déferler des torrents de pluie glacée
et le vent soufflait tellement fort qu’il s’en fallait
de peu pour qu’il n’arrache les arbres aux alentours.
Je me suis rendu à l’endroit de toutes mes joies : le
bord de l’océan. Je me suis assis sur le gros roc,
observant le vide qui s’ouvrait sous mes pieds. Cette vision
me donnait souvent envie de me transformer en oiseau et de sauter
dans ce précipice pour pouvoir voler au loin vers la
liberté. Cette liberté qui se refusait à nous.
Je sursautai en sentant une main ébouriffer ma chevelure
dorée et me retournai en souriant. Je sautai dans les bras
de Jude. La pluie s’est mise à tomber, mais nous
sommes restés dans les bras l’un de l’autre
pendant un nombre incalculable de minutes avant de descendre des
hauteurs pour rejoindre la plage, de nous déshabiller et de
nous plonger dans l’eau tumultueuse. Plus tard, nous avons
beaucoup discuté, nos deux corps étendus sur la
plage, enlacés. Lorsque la nuit est tombée, la nature
s’est calmée et l’atmosphère est devenue
plus douce. Je ne pourrais jamais effacer cette soirée de ma
mémoire. J’y ai vécu les instants les plus
intenses de ma vie.
Nus l’un contre l’autre, nous étions
comblés. Jude a plongé ses yeux dans les miens et
m’a murmuré au creux de l’oreille d’une
voix envoûtante :
-Si je le pouvais, je passerais toute ma vie à contempler
tes yeux. À chaque fois que j’y pénètre,
j’ai l’impression d’être au paradis.
Il m’a embrassé tendrement et a ajouté en me
caressant le dos du bout des doigts :
-Promets-moi qu’on ne se séparera pas. Que je serais
toujours le seul à tes yeux comme tu es l’unique
être qui existe pour moi. Promets-moi que je serais tien
à jamais. Jure-moi de ne jamais me laisser
t’abandonner et de ne jamais autoriser quelqu’un
d’autre à me toucher. Promets-le moi Eden.
-Je te le promets, lui avais-je répondu en m’agrippant
à son cou de mes mains tremblantes d’excitation.
Après quelques instants à se fixer avec toute notre
passion, je lui ai offert entièrement mon cœur et mon
corps. Nous avons fait l’amour sur cette plage, unissant nos
âmes. Je n’ai jamais vécu de moment plus fort
que celui-là. Nous ne faisions plus qu’un, le lien qui
nous unissait était plus résistant que jamais. Nous
avons passé la nuit sur le sable, échangeant des
paroles rassurantes et des gestes enivrants.
À l’aube, nous sommes partis et Jude nous a conduit
chez moi dans sa petite voiture noire. Mes parents étaient
censés être partis en voyage d’affaire, Je lui
avais donc proposé de rester un moment.
Malheureusement, une mauvaise surprise nous attendait. Maria, ma
belle-mère, se tenait debout sur le pas de la porte,
appuyée contre le cadre. Ses bras fermement croisés
et les traits fermés de son visage ne présageaient
rien de bon. J’ai crispé mes doigts autour de la main
de Jude et je me suis immobilisé, vite imité par mon
amant. Un duel visuel s’est installé entre nous et
cette femme qui nous toisait d’un regard de glace. La
sérénité des lieux était
inquiétante. C’était le calme avant la
tempête. Maria s’est avancée d’une
démarche déterminée, elle était
effrayante. Elle s’est plantée devant moi, rigide
comme un mur indestructible. Une façade de haine qui venait
noircir notre avenir. Son regard débordait de colère
et de honte, tel un volcan en éruption. D’un geste
digne des plus grandes pièces de théâtre, elle
a levé sa main dans les airs, prête à
l’abattre avec vigueur sur mon visage qui reflétait
toute mon incompréhension. J’ai fermé les yeux
et resserré l’étau de mes doigts sur Jude,
attendant le choc fatidique qui se faisait désirer.
J’ai alors levé lentement mes paupières,
laissant la lumière éblouir mes prunelles
bleutées et j’ai découvert Jude qui retenait le
bras de ma belle-mère. Elle l’a défié de
ses yeux provocateurs et s’est dégagée de son
emprise. Elle s’est reculée de plusieurs pas en lui
jetant un regard empli de répulsion.
-Ne me touche pas espèce de monstre ! avait-t-elle
vociféré.
Elle s’est figée à quelques mètres de
nous et a déversé tout le flot de paroles
meurtrières qui ne demandaient qu’à franchir
ses lèvres depuis que nous étions sortis de la
voiture de Jude. Des termes qui ont fait mal et qui, malgré
le peu d’importance, de respect et d’amour que je
portais à cette femme, m’ont profondément
blessé. C’était comme une coup de poignard dans
le dos. Comment osait-elle nous insulter avec des mots si violents
? Qui avait le droit de nous juger aussi cruellement ? Personne. Et
en aucun cas cette femme qui prétendait pouvoir diriger ma
vie et mes pensées. Une phrase dans son discours m’a
interpellé. Jude et moi nous sommes adressé un regard
apeuré. C’était la fin. Elle nous avait vu le
soir précédent, sur la plage. Notre lieux secret
avait été découvert. Elle a continué
à nous traiter de tous les noms, accusant Jude de
m’avoir perverti, d’avoir fait de moi « un
monstre », un être sale et indigne de sa famille. Mais
je n’entendais plus rien. J’étais trop abattu
pour continuer à écouter ces paroles qui
n’étaient que mensonges et absurdités. Sa
tirade finie, elle m’a attrapé le bras et m’a
tiré à l’intérieur de la maison. Je me
suis débattu en vain. J’ai croisé une
dernière fois le regard désespéré de
Jude avant de disparaître derrière la porte. Quelques
heures plus tard, mon père a débarqué,
alerté par l’appel que lui avait lancé Maria.
Ils ont tenté de me raisonner, mais lorsqu’ils se sont
aperçu que je n’étais pas réceptif
à leurs paroles et que je ne faisais que laisser rouler mes
larmes silencieusement sur mes joues, ils ont décidé
d’une solution plus radicale pour m’éloigner de
cet homme que j’aimais corps et âme, mais qui pour eux
était un être vil qu’il fallait écarter
au plus vite de ma vie.
Les évènements se sont ensuite
enchaînés, nous prenant de cours. Nous n’avons
rien pu faire. Nous n’étions pas prêts à
affronter toute l’hostilité du monde.
Mes parents ont déposé une plainte au commissariat
pour abus sexuel sur mineur. Suite à cela, Jude a
été viré de son travail. En plus de ce coup
dur, nous devions supporter jour et nuit les moqueries, les
insultes et la violence gratuite des gens qui nous entouraient. Je
ne voyais plus aucune issue, nous étions encerclés
par des êtres qui voulaient à tout prix tuer notre
amour. Je me sentais humilié, mais je n’ai pas rendu
les armes pour autant. Je tenais. Ensemble, nous arrivions à
survivre au milieu de cette armée de loups assoiffés
de mal.
A cours d’argent, Jude a été obligé de
retourner vivre chez ses parents pour un temps
indéterminé. Quatre heures de route nous
séparaient désormais. Mais nous nous sommes
jurés de ne pas laisser cette distance nous détruire.
Nous avons continué à nous voir, toujours près
de cet océan auquel j’allais confier mes doutes
presque chaque soir. La douleur s’est faite plus oppressante
pour nous deux. Ils avaient déjà mis à bas
l’une de nos défenses les plus fortes : notre
unité. Nous étions éloignés l’un
de l’autre. Chaque jour, sa famille lui martelait
l’esprit avec les mêmes paroles pour le faire revenir
à la raison. De même pour moi. Nous étions plus
coriaces que ce qu’ils ne pensaient. Peu à peu, leurs
attaques se sont estompées. Jude était confiant. Il
me disait que tout allait s’arranger. Je n’en croyais
pas un mot. Je savais que nos ennemis s’étaient
retirés de la guerre pour mieux revenir. Plus forts, plus
tranchants. Ma méfiance naturelle était
réapparue aussi vite qu’elle était partie. Je
voulais croire aux belles paroles de Jude. Mais je ne pouvais pas.
C’était trop beau pour être vrai.
Plus les jours défilaient, plus son corps était
parsemé d’hématomes. Il refusait de me dire
d’où ils provenaient. J’éprouvais une
haine profonde contre ces personnes qui lui faisaient du mal. Je me
sentais impuissant. Les semaines passaient, nous apportant leur lot
de souffrance quotidienne. Chaque jour, je sortais du lycée
le visage défiguré par mes nombreuses larmes.
J’avais l’impression d’avoir un poignard
planté dans le cœur depuis que ma belle-mère
nous avait surpris sur la plage, et chaque heure,
c’était comme s’il s’enfonçait un
peu plus, faisant saigner la plaie déjà béante
qui me déchirait. Le coup fatal m’a été
porté par une personne à laquelle je ne
m’attendais pas. Cela m’a fait d’autant plus mal.
C’était un soir de printemps. J’essayais
d’atteindre Jude, mais il ne m’a pas répondu de
la journée. Ni chez lui, ni sur son portable. Il avait
disparu. Mes parents criaient au triomphe, tandis que mon entourage
continuait de me dénigrer et de me rappeler à quel
point toute cette période de ma vie m’avait sali. Je
m’évertuai à retrouver Jude. Mon âme
était perdue, suffocante loin de ce souffle vital
qu’il était pour moi. Je ne comprenais pas. Tout
allait pour le mieux entre nous. C’était lui qui
m’assurait que jamais on ne se séparerait il y avait
encore une semaine. Je me sentais dépérir. Je
n’avais plus qu’à attendre qu’il me fasse
un signe. Son absence a duré trois mois. Trois longs mois
d’agonie. Trois mois à enquêter en vain. Trois
mois de perdu. Trois mois d’enfer sans lui.
J’étais exténué. Et je l’ai enfin
revu. C’était il y a une semaine. Mais ces
retrouvailles ne se sont pas passées comme je
l’imaginais. Loin de là. La réalité
m’a percuté de plein fouet. J’ai appris
qu’il avait eu un accident de voiture. Il a passé un
mois dans le coma avant de se réveiller... amnésique.
Il avait tout oublié. Tout. Notre histoire, nos sentiments.
Tout. Jusqu’au moindre détail. Bien sûr, mon
cauchemar ne s’est pas arrêté là. Sa
famille lui avait fabriqué une histoire toute faite et lui
avait raconté des choses monstrueuses sur moi. Leur venin
avait fini par s’infiltrer en lui. Ils avaient gagné.
Lorsque je suis allé le voir, il m’a ignoré.
J’aurais préféré qu’il me hurle
dessus, qu’il me dise qu’il me déteste. Cela
m’aurait au moins prouvé qu’il m’accordait
une quelconque importance. Mais rien de tout cela. Il m’a
toisé d’un regard indifférent et n’a pas
prononcé un seul mot. L’ignorance est la pire des
punitions. Après tout ce qu’on avait vécu, il
me reniait. Je sentais mon cœur exploser dans ma poitrine. Je
suis parti, les larmes aux yeux, contenant tant bien que mal la
souffrance qui m’envahissait. Mais je n’avais pas dit
mon dernier mot.
Hier soir, j’ai pris le train jusqu'à son nouveau
domicile. J’ai monté les marches d’un pas
hésitant. Je redoutais cet affrontement. Je savais que ce
qui m’attendait n’était que cris, pleurs,
douleur et violence. Mais je ne pouvais pas les laisser gagner
aussi facilement. Je jouais mes dernières cartes. Ils me
prenaient pour un simple gamin de dix-sept ans, naïf et
docile. Je n’étais rien de tout cela.
J’étais prêt à me battre jusqu’au
bout pour retrouver la moindre étincelle de la passion que
j’avais vécue avec Jude. Il ne pouvait pas avoir
oublié une chose aussi forte. J’étais
persuadé que le souvenir de notre relation était
encore dans son esprit, enfoui quelque part dans les
méandres de sa mémoire endormie. J’ai
frappé à la porte déjà entrouverte,
mais aucune réponse ne m’est parvenue. J’ai
poussé lentement le cadre de bois qui a grincé.
J’ai fait quelques pas dans la pièce et j’ai
refermé la porte. Jude était là, immobile, en
face de moi.
-Sors immédiatement de chez moi Eden, m’a-t-il dit
d’un ton calme mais ferme.
Je n’ai pas répondu. Déjà, mon
cœur se resserrait dans ma poitrine, provoquant en moi une
douleur vive qui a fait affluer des milliers de larmes dans mes
yeux bleus.
-Qu’est ce que tu espérais ? Que je te prenne dans mes
bras et que je te dise que je te pardonne ? Tu es bien
naïf ! Jamais je ne pourrais laisser passer ce que tu
m’as fait !
Jude avait hurlé ces paroles qui s’enfonçaient
dans ma chair comme des milliers de coups qui me coupaient le
souffle. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment avait-ils
pu le retourner contre moi ? Il me fixait avec cette même
aversion que ma belle-mère éprouvait à son
égard. J’ai supplié le ciel que tout ceci ne
soit pas réel. Je voulais me réveiller de ce
cauchemar.
-Me pardonner quoi ? Je ne sais même pas de quoi tu parles !
ai-je grondé en m’approchant de lui.
-Ne fais pas celui qui n’est pas au courant ! Tu es un
monstre, tu es tout ce qui me répugne ! Tu n’as aucune
importance pour moi ! Tu n’es rien ! Alors sors de ma vie !
Pour toujours !, a-t-il crié en me poussant violemment en
arrière.
J’ai senti mon cœur tomber en lambeaux. Je ne pouvais
plus bouger, plus respirer. J’étais paralysé.
Mon âme s’est brisée en morceaux. Ma douleur
s’est peu à peu transformée en haine. Cette
colère que je n’avais encore jamais connue aussi forte
s’emparait petit à petit de tout mon être.
Je ressens encore ces sentiments en moi. J’enfonce mes mains
dans le sable et inspire une grande bouffée d’air pour
calmer ce torrent d’émotion qui me submerge. Je me
lève et m’avance jusqu’au bord de l’eau.
J’y trempe mes pieds nus et contemple mon reflet sur cette
surface troublée par les gouttes de pluie qui la heurtent.
Mon visage aux traits fatigués est couvert de sang, tout
comme mon pull, mes bras, mes mains, ainsi que l’ensemble de
mes habits. Après que Jude m’a prouvé que pour
lui, le bout de chemin que nous avions fait ensemble
n’existait plus, je suis entré dans un état
second. Nous nous sommes battus, nous assénant des coups
violents. Je l’ai finalement plaqué brusquement contre
le mur de sa cuisine, je me suis saisi d’un couteau et je lui
ai porté le coup de grâce. Touché en plein
cœur. La plupart d’entre vous me traiteront de fou. Je
vous dirai tout simplement que je suis un homme amoureux à
qui l’on a arraché le cœur comme on
décollerait un vulgaire autocollant d’un mur. Un gamin
brisé par l’intolérance de son entourage. Ce
meurtre, ce n’est pas moi qui l’ai commis. C’est
eux. Avec leurs mots blessants, avec leurs actes violents. Ils
n’ont pas réfléchi aux conséquences que
cela pouvait avoir. Maintenant encore je me demande pourquoi ils
ont déversé toute cette haine sur nous... Pourquoi ?
Parce que nous étions différents d’eux ? Parce
que nous étions deux hommes ? On m’a toujours dit que
l’amour n’avait pas de règles. Alors pourquoi
n’avions nous pas le droit de nous aimer sans être
jugés, dénigrés, attaqués sans cesse
?
Après l’avoir tué, je me suis effondré
au sol, tenant son corps inerte et sanglant entre mes bras
tremblant sous la souffrance. Ce geste m’a beaucoup
coûté. Mais je ne le regrette pas. J’ai fait ce
que j’avais à faire, pour nous. J’ai ensuite
traîné son corps jusqu’à la cour
arrière, puis je l’ai déposé dans sa
voiture. Je suis retourné dans son appartement, j’ai
pris ses clés et j’ai fait démarrer le
véhicule. Voilà comment je me suis retrouvé
ici, à ressasser ces évènements qui ont
bouleversé ma vie. Avant de me diriger vers la voiture qui
renferme le cadavre de mon amant, je trace un mot sur le sable. Le
dernier signe que je laisserai sur cette terre : « Merci
». Je témoigne ma gratitude à cet endroit qui a
gardé nos secrets mieux que personne n’aurait pu le
faire. Ce lieu qui signifie tout pour moi.
Je monte dans la voiture qui m’attend près de la plage
et je mets le contact. Je conduis jusqu’au sommet du grand
rocher et je sors avec le corps de Jude. Je nous lie à
l’aide d’une corde. Le symbole de notre amour.
J’y attache une ceinture de plomb et m’approche
difficilement du bord. Je plonge mon regard au loin, enserrant la
taille de Jude de mes bras frémissants. Ce paysage est
paradisiaque, il m’apaise. J’ai confiance. Mais ce
n’est qu’une apparence. Le paradis n’existe pas.
En tout cas pas pour des êtres tels que nous. Tout ce que
j’ai vu, c’est le mal. Un fléau qui nous a
démolis. Lorsque j’ai rencontré cet homme, je
ne pensais pas que cette aventure allait me mener jusqu’ici.
J’aurais du me méfier. La vie est si cruelle. Toujours
prête à nous tomber dessus lorsqu’on ne
s’y attend pas. Toujours à l’affût de la
moindre flamme de bonheur pour l’éteindre
aussitôt née. Même le brasier de notre passion
n’y a pas résisté. Je raffermis mon
étreinte sur Jude et inspire une dernière
bouffée d’air frais. Ils ont peut-être
réussi à détruire la mémoire de Jude,
mais je ne peut pas les laisser effacer toute notre histoire
d’un simple coup de gomme. Après quelques secondes
d’hésitations, je me jette dans le vide. Nos deux
corps s’envolent vers une liberté que nous
n’avons jamais connue. L’océan sera notre
dernier refuge. Une lieu où plus aucun obstacle ne se
dressera devant nous et où le regard des autres ne nous
pèsera plus. Notre amour continuera à vivre pour
l’éternité, au fond de cet océan qui
nous a accueilli sans nous juger d’un regard mauvais. Tu
m’as fait jurer que tu m’appartiendrais toujours.
J’ai tenu ma promesse. Tu es mien. À jamais.