Bloody Ocean (Finie)

Bloody Ocean *Présentation*  (Bloody Ocean (Finie)) posté le samedi 23 février 2008 22:31

Résumé: 

 L'amour n'a ni âge, ni sexe, ni apparence. Il se vit tout simplement. Il se partage, il nous consume, il nous embrase. Mais parfois, la pression est trop forte. Même la plus dévorante des passions peut être détruite lorsque le regard des autres se fait meurtrier et vous dénigre jusqu'aux limites de la tolérance. Voici le récit d'un amour brisé. Parce qu'ils étaient jugés trop différents. Parce que leur relation était considérée comme malsaine. Mais qui a le droit de juger l'amour que se portent deux personnes?

 

 

Avertissement: Cette histoire traite d'homosexualité, si ça vous déplait, passez votre chemin...

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Bloody Ocean (1ères corrections apportées)  (Bloody Ocean (Finie)) posté le mardi 04 mars 2008 00:01

Le souffle chaud de cette douce soirée d’été s’engouffre dans mes cheveux blonds qui retombent nonchalamment devant mes yeux bleu azur. Je suis assis sur une plage, en face de l’océan turquoise et du magnifique coucher de soleil qui teinte le ciel d’orange et de rose. Pas un seul nuage ne vient noircir cette vue magnifique qui s’offre à moi. À ma gauche, la plage de sable fin s’étend à perte de vue, déserte. À ma droite, un immense roc surplombe l’océan de toute sa hauteur. Je rassemble mes jambes contre mon torse et les entoure de mes bras fins et fragiles tout en posant doucement ma tête sur mes genoux. Je laisse mon regard vagabonder autour de moi sans vraiment prêter attention aux différents éléments qui défilent devant mes yeux. Tout ça n’a aucune importance. Cet endroit torture mon esprit, faisant remonter bien trop de souvenirs tous aussi heureux que douloureux. Une année de souffrances que bon nombre de personnes auraient aimé effacer, oublier, ne jamais avoir vécue. Pourtant, si c’était à refaire, je le referais. Sans aucune hésitation. Je ne changerais rien.
J’abaisse lentement mes paupières et soupire. Trop d’émotions envahissent mon corps et je me sens au bord de la crise de nerfs. Les larmes perlent aux coins de mes yeux, mais je me refuse à les laisser inonder mes joues pâles qui les ont déjà accueillies de trop nombreuses fois. Je veux rester fort, jusqu’au bout. Pour moi. Pour lui. Pour nous.

Mon premier souvenir sur la côte remonte à plusieurs années. J’avais alors dix ans. Ma mère et moi venions de déménager dans ce petit village au bord de l’océan et elle m’emmenait pour la première fois faire un tour sur la plage, alors que nous n’avions pas encore déballé tous les cartons. Je lui ai posé une question par simple curiosité, comme tout enfant de mon âge l’aurait fait. Je lui ai demandé ce qu’était l’amour. Sa réponse, je ne l’ai pas comprise. J’étais trop jeune. Trop insouciant. Mais lorsque j’y repense, je saisis enfin le message qu’elle voulait me faire passer. Je réalise l’ampleur de ces simples mots. J’aurais mieux fait de l’écouter. Cette phrase retentit maintenant dans mon esprit comme une évidence.

« L’amour, c’est quelque chose qui te glissera toujours entre les doigts. C’est une créature sauvage que nul n’a jamais su apprivoiser. Si un jour tu réussis à l’emprisonner dans ton cœur, il se vengera et te détruira, parce que tu auras osé prétendre l’avoir dompté. »

Mon père était un ivrogne. Il levait la main sur ma mère, je me rappelle encore ces soirées où je me recroquevillais, tremblant, dans un coin de la pièce pendant qu’il la battait sans relâche. Un jour, elle a pris son courage à deux mains et elle l’a quitté. C’est ainsi que nous sommes arrivés dans ce village paisible. Rien que nous deux. Elle est décédée dans un accident de voiture un an après m’avoir fait partager sa vision pessimiste de l’amour. Je n’avais que onze ans et je me suis retrouvé seul. On m’a alors placé chez mon père. C’est à partir de là que mon enfer a commencé. J’aurais voulu ne plus jamais mettre les pieds chez ce démon. Mais le destin en a voulu autrement.
Cet homme a rencontré une femme tout aussi détestable que lui avec laquelle il s’est marié. À eux deux, ils ont vraiment tout fait pour me mener la vie dure. Ils appartiennent à un univers que je ne comprends pas. Un monde dans lequel les apparences, la réputation, l’avis des autres sont rois. Un monde où la superficialité domine. Pour moi, tout cela n’a aucun sens.

Pour échapper à cette existence dans laquelle je n’avais pas ma place, je me suis souvent rendu sur cette plage où une partie de mon histoire avait déjà été écrite. Ce lieu m’apaisait et je pouvais enfin y réfléchir librement.

À quinze ans, j’ai traversé une période de crise. Des moments de doute. Des questions auxquelles je ne trouvais aucune réponse. Je me suis tout naturellement tourné vers cet endroit qui me procurait un sentiment de sécurité et je me suis assis au sommet de cet immense rocher qui domine le paysage. Ce jour-là, ma vie a changé. J’ai fait une rencontre qui a bouleversé ma destinée. Je ne me doutais pas à cet instant que j’allais vivre avec cette personne le bonheur le plus intense de mon existence, mais aussi la souffrance la plus dévorante que je n’ai jamais connue. Deux sentiments opposés, contradictoires mais qui sont pourtant inséparables. Alors que j’étais plongé dans l’étendue impénétrable de mon esprit tourmenté, un homme s’est assis à mes côtés. Lorsque j’ai senti sa présence, je me suis immédiatement retourné, les nerfs à fleur de peau, les larmes aux yeux, prêt à bondir tel un félin affamé sur la proie qui osait importuner ma solitude.  Alors que j’allais lui balancer une des mes répliques agressives et blessantes à la figure, je restais bouche bée en le fixant de mes yeux bleus. Le charme et l’assurance qu’il dégageait m’avaient coupé le souffle. J’étais comme un gamin émerveillé devant un spectacle de cirque. Comme une adolescente ébahie devant son idole. Je me traitais intérieurement d’idiot, mais pourtant je ne parvenais pas à décoller mon regard de cette silhouette harmonieuse et en même temps atypique.  Il avait des cheveux roux, assez longs et lisses qui lui retombaient sur la figure, cachant entièrement ses yeux. D’innombrables piercings ornaient son visage à la peau d’une blancheur presque fantomatique et parsemée de taches de rousseur. Il tourna lentement la tête vers moi et de sa main droite souleva la mèche de cheveux qui dissimulait ses traits. Je pouvais enfin distinguer ses yeux. Deux émeraudes perçantes entourée d’un trait de crayon noir qui me sondaient intensément. Je baissais immédiatement le regard, comme brûlé vif par cet échange. L’espace de quelques secondes, j’avais été mis à nu par ce simple contact visuel, et je ne le supportais pas. De nature craintive, j’ai toujours évité de côtoyer ce genre de personnes qui parviennent à lire en vous comme dans un livre ouvert. J’avais besoin de préserver cette part de mystère en moi. Je fixai le sol pour éviter toute communication. L’homme tendit une main dans ma direction et dit d’une voix douce et agréable :

-Je suis Jude.

J’hésitai quelques secondes et finalement, je détournai la tête pour fixer la plage, lui signifiant ainsi que je n’avais aucune envie de faire sa connaissance. Voyant qu’il ne semblait pas vouloir abandonner, je lui répondis dans un murmure qui se perdit dans le vent :

-Eden...

Il a du vite remarquer que je n’étais pas très enclin à discuter avec lui et a poussé un long soupir de lassitude. Puis, après quelques minutes de silence que j’ai accueillies à bras ouverts, il a commencé à parler. Il n’attendait aucune réponse de ma part, il me racontait sa vie de A à Z, sans se soucier de mon avis sur son discours. Je le fixais, totalement dérouté. Lors de son long monologue, j’ai appris qu’il avait vingt ans, qu’il habitait dans la maison blanche qui se trouve à quelques mètres du rocher sur lequel nous étions assis et qu’il travaillait dans le marketing. À la fin de sa longue tirade, le silence reprit sa place, laissant planer dans mon esprit un doute de plus en plus consistant. J’avais envie de lui raconter mes problèmes moi aussi. Après tout, qu’est-ce que je risquais? Alors je me suis lancé. Tout d’abord timidement, puis j’ai pris de plus en plus d’assurance. S’il savait à quel point il m’a aidé ce jour-là. Il m’a libéré d’un fardeau qui m’écrasait de tout son poids depuis de trop nombreuses années. Il m’a sauvé de moi-même. Il n’a fait aucun commentaire sur ce que je lui ai dit. Il s’est contenté d’écouter. C’était tout ce dont j’avais besoin. Et il me l’a offert, sans arrière pensées, sans intérêt caché. Je me souviens de ce qu’il m’a dit juste avant que l’on ne se sépare. Il faisait déjà nuit, cela faisait plusieurs heures que nous discutions comme de vieilles connaissances sous la faible lumière des étoiles. Il s’est mis à me dévisager avec une lueur au fond des yeux que je ne savais pas comment interpréter, et il m’a dit avec un sourire sincère :

-Eden... c’est magnifique comme prénom. Ce n’est pas courant, mais ça me plaît beaucoup. Ça fait penser au paradis et aux anges... Il te correspond parfaitement !

-Si seulement ma vie était un paradis..., avais-je soupiré en plantant mes iris azur dans le ciel.  

Malheureusement, ce n’était pas le cas. Ma mère a beau m’avoir doté d’un prénom qui ne présage que du bonheur, la vie ne s’est jamais présentée comme un paradis pour moi. Bien sûr, je ne pouvais pas non plus dire que je souffrais autant que tous ces enfants qui meurent de faim dans le monde ou qui vivent la guerre. Mais j’allais mal. C’était un fait. Je n’étais pas à l’aise sur cette terre. Au vu des évènements qui ont parsemé ma vie à la suite de cette conversation, je pense que ma mère aurait mieux fait de m’appeler « Satan ». Parce que si j’étais vraiment un ange, ce qui est arrivé n’aurait jamais eu lieu.
Les deux années suivantes, Jude et moi ne nous sommes plus quittés. Nous étions comme des frères, malgré la différence d’âge, d’apparence et nos caractères opposés. Deux âmes perdues qui se sont trouvées pour continuer leur chemin main dans la main. Il se rendait souvent chez moi en cachette. Je ne l’ai pas présenté à mes parents, c’est exactement le genre de personne qu’ils ont en horreur : une coupe de cheveux et un look qui sort de la « norme », des expressions et des manières très crues. Ils l’auraient tout simplement jeté hors de la maison à la seconde où son pied aurait foulé le parquet de l’entrée. Notre lieu de prédilection restait quand même cette plage sur laquelle nous nous sommes rencontrés. Cet endroit apaisant et mystérieux qui nous a réunis.

Quelques jours après mes dix-sept ans, nous nous sommes retrouvés au bord de cet océan qui gardait déjà la plupart de nos secrets. Ce que notre confident ne savait pas, c’est qu’il allait être témoin de l’événement qui a fait basculer nos vies à tout jamais. Ce jour-là, nous avons lié nos destins, pour le meilleur et pour le pire.
Depuis plusieurs jours, je gardais ce doute en moi. Une question dont je connaissais la réponse... mais je n’arrivais pas à me l’avouer, je ne parvenais pas à ouvrir les yeux sur cette vérité qui m’envahissait. J’attendais Jude, couché sur le dos, les paupières abaissées. J’adorais le contact du sable tiède sur ma peau. Un souffle a balayé langoureusement mon visage. J’ai laissé apparaître mes prunelles d’un bleu envoûtant à travers une fine fente, la lumière m’éblouissant. J’ai rapidement distingué ses traits harmonieux et en même temps rendus plus durs et agressifs par les nombreux bouts de métal qui lui mutilaient la chair. Nous nous sommes alors regardés. Ce n’était pas comme les autres fois. Un étrange silence s’est installé et je me sentais de plus en plus gêné. Le rouge m’est monté aux joues tandis qu’une bouffée de chaleur s’est emparée petit à petit de tout mon être. Alors que je voulais me redresser, il m’a obligé à rester étendu à même le sol en posant une main ferme sur mon épaule. Puis il s’est approché lentement et il a posé ses lèvres sur les miennes. Je me souviens encore de ce contact doux et sucré, de cette sensation électrisante qui m’a secoué le bas-ventre. Je lui ai ouvert le chemin vers ma bouche et nos langues se sont jointes dans une étreinte enflammée qui reflétait cette envie qui ne demandait qu’à être assouvie depuis plusieurs jours. Bien sûr, j’ai éprouvé une certaine peur en me rendant pleinement compte des sentiments que j’éprouvais à son égard. La découverte de mon homosexualité m’a un peu ébranlé. Je ne m’étais jamais posé la question de mon attirance pour les hommes. Je savais que cette annonce n’enchanterait pas ma famille. Mais pour lui, j’étais prêt à braver toutes les révélations, tous les obstacles, toutes les épreuves qui se présenteraient.
Nous ne savions pas qu’à ce moment-là, notre histoire était écrite. Nous laissions juste cours à nos pulsions, à nos désirs les plus profonds sans se soucier du regard des autres et de leurs remarques futiles. C’était le départ d’une relation qui nous comblait déjà entièrement. La naissance d’un amour qui n’était pas prêt de s’estomper. D’une passion qui allait nous dévorer l’âme et nous embraser les sens. Je me sentais enfin vivre.

Une semaine plus tard, alors que je sortais du lycée, il m’attendait. Il patientait près de la grille. Lorsque je me suis approché, il m’a pris dans ses bras et nous nous sommes embrassés. Ce contact m’avait manqué. Les autres élèves se retournaient en passant à côté de nous, nous détaillant sans aucune gêne, certains avec un air étonné, d’autres avec une mine dégoûtée. Mais je ne les discernais pas. Tout ce qui comptait, c’était Jude, sa chaleur, sa douceur, sa voix, son sourire. Je me fichais bien de ce qu’on pouvait penser de notre relation. Après tout, qu’est-ce qu’on faisait de mal ? On vivait pleinement notre passion, tout simplement. Sans doutes, sans contraintes, sans peur. Sans aucune crainte pour gâcher ce tableau d’un amour idéal. Mais une tout autre ombre planait dangereusement au-dessus de nos têtes. Une menace destructrice qui n’allait pas tarder à s’abattre sur notre petit monde coloré pour le rendre fade et nous faire chuter dans les profondeurs sombres du désespoir.
Plus les jours passaient, plus nos sentiments prenaient une ampleur que nous ne contrôlions plus. La rumeur sur notre relation s’est colportée de maison en maison. Finalement, tout notre entourage était au courant. Et là où nous aurions dû trouver des sourires heureux, du soutien et de la sympathie, nous n’avons vu que haine, regards écoeurés, rejets et paroles blessantes.

Je peux encore dépeindre l’expression de mon père lorsque j’ai invité Jude à la maison. Il n’était plus question de le cacher maintenant que nous étions ensemble. À peine a-t-il franchit l’entrée que mon paternel l’a reluqué de bas en haut avec répugnance, comme s’il était une sorte de monstre sorti de l’un de ses pires cauchemars. J’ai pris mon homme par la main et nous sommes allés dans ma chambre. Une heure plus tard, mon père a ouvert la porte et nous a surpris dans une situation plus que compromettante à ses yeux. Il l’a insulté de tous les noms, l’a traité comme un chien avant de le foutre dehors violemment. Il m’a alors regardé. J’ai reculé de quelques pas. Il me faisait peur. Il m’a attrapé par le col de ma chemise et m’a assené une claque que je n’étais pas près d’oublier. Du sang coulait dans ma bouche, il y avait mis toute sa colère. Je me suis effondré sur les genoux, sous le choc. Il m’a relevé en m’empoignant les cheveux, j’ai hurlé sous la douleur. Il m’a brusquement saisi le visage et m’a soufflé d’un ton envenimé :

-Jamais, tu entends, jamais tu ne deviendras comme eux ! Tu es mon fils, je t’interdis d’être comme ces... ces sales...

J’ai mis mes mains sur mes oreilles et j’ai crié. Je ne voulais pas entendre la suite. Ça m’était tout simplement insupportable. Comment pouvait-on éprouver une telle haine envers quelqu’un ? Jude était un être humain comme les autres. Il n’avait pas le droit de l’injurier de cette façon. Voyant que je n’abdiquais pas, il m’a frappé, encore et encore. Je pleurais silencieusement, mais je résistais. Parce que l’amour que je portais à Jude était plus fort que tout. Peu m’importait l’avis de mon père. Le lendemain, j’irais le retrouver, et tout redeviendrait comme avant. J’en étais persuadé. Malheureusement, la violence dont à fait preuve mon père ce soir-là ne s’est jamais atténuée.  Elle s’est même accrue au fil des jours. Mais ce n’était pas le seul à déplorer notre comportement « malsain » comme il le disait si bien. Loin de là. L’enfer ne faisait que commencer.

Je relève la tête et fixe l’horizon au loin. Retracer toute mon histoire me torture les sens. Le souvenir de toute cette souffrance encore fraîche et entièrement présente en moi me fait mal. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de ressasser ce passé et de me dire que si je pouvais changer quelque chose, je ne ferais rien. Je ne modifierais pas le moindre détail. Vous pouvez me traiter de masochiste ou de fou. Ce comportement est tout simplement humain. Les bons moments s’effacent de notre mémoire comme des poussières qui s’envolent au moindre courant d’air, tandis que l’odeur et la sensation de la douleur restent ancrées en nous telles des marques indélébiles qui ornent notre peau.
Malgré la torture qu’a été cette année de vie aux côtés de Jude, c’est aussi la plus belle période de ma vie. Parce que le malheur n’est jamais seul, tout comme le bonheur. Ils sont liés, il y a une part de chacun d’eux dans toute histoire. La mienne ne fait pas exception. Parfois, le mal est plus présent. Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut à tout prix vouloir tout effacer de son esprit. Parce que tous les moments de joie qui parsèment notre souffrance sont des perles, des trésors enfouis qu’il ne faut pas perdre. Ce sont ces fragments de mémoire qu’il faut garder pour toujours au fond de soi, car ils nous aident à surmonter les aléas du destin. Ils nous rappellent à chaque instant que le bien-être se cache derrière chaque difficulté, derrière chaque danger, comme une lueur salvatrice au milieu d’une obscurité envahissante.
L’heure avance et le ciel se transforme lentement pour prendre des tons plus rouges, plus tranchants. Des nuages noirs ont fait leur apparition et le vent se déchaîne. Ma peau frissonne, l’air se fait plus glacial. Mais je ne bouge pas. J’ai besoin de rester ici. Sur cette plage, face à cet océan d’une beauté époustouflante qui a été le témoin de nos émotions les plus intenses, le confident le plus compréhensif, le gardien de nos secrets. Une fine pluie balaie l’étendue de sable et agresse ma peau de sa froideur. J’ai l’impression que des millions de lames me transpercent la chair. Peu m’importe. Plus rien ne compte maintenant. Rien.

Un matin, alors que je me rendais au lycée, j’ai eu un mauvais pressentiment. Cette impression s’est vite confirmée. Des élèves que je ne connaissais que de vue me toisaient méchamment. Je traversai rapidement la cour en essayant de ne pas prêter attention à ces accusations qui pesaient dans leur prunelles agressives. Arrivé à l’intérieur du bâtiment, j’ai vu un groupe d’élèves attroupés autour du tableau d’affichage. Je me suis frayé un chemin entre leurs corps bien plus imposants que le mien et mon regard s’est immédiatement posé sur une photographie épinglée au centre du cadre. Mes yeux se sont figés sur ce morceau de papier. J’ai senti mon corps se tendre. Des rires moqueurs retentissaient à mes oreilles, m’entourant comme une prison de laquelle je ne pouvais m’extirper. Je serrai les poings et me retournai, faisant face à cette foule qui m’oppressait. Parmi les nombreux visages, j’ai reconnu les traits de certains de mes amis les plus proches. La déception s’est propagée dans mon corps tel un venin mortel qui s’insinuait dans mes veines à une vitesse fulgurante. Je lançais à ces figures autrefois appréciées un regard accusateur et m’enfuis en courant sous les rictus provocateurs. Dans les couloirs, la même photo était placardée contre les murs. Elle était partout. Une image de Jude et moi sur la plage, lorsque nous nous embrassions. Notre intimité était dévoilée aux yeux de tous. Le mot respect ne faisait apparemment pas partie du vocabulaire de ces hyènes qui sautaient sur la moindre occasion qui leur permettait d’humilier l’un des autres élèves. Ce comportement immature me dégoûtait. Pourquoi sommes-nous tous si cruels les uns envers les autres ?

Quelques minutes plus tard, lorsque je suis entré dans la classe, j’ai senti tous ces visages tournés vers moi, tous ces regards dénonciateurs  qui m’écrasaient de leur poids. Je me sentais mal, la seule chose dont j’avais envie, c’était de fuir, de disparaître de cette salle de classe où tous ces juges impitoyables m’épiaient à la recherche du moindre faux-pas. J’ai continué à avancer, me faisant le plus discret possible. Si j’avais pu m’enterrer six pieds sous terre, je crois que je l’aurais fait. Tous ces yeux braqués sur mon corps frêle me brûlaient la peau comme si les flammes de l’enfer m’encerclaient. Je me suis écrasé sur ma chaise et j’ai attendu la fin du cours. Je tendais l’oreille afin d’entendre la sonnerie salvatrice qui m’arracherait à cet horrible cauchemar. Des gouttes de sueur perlaient dans mon dos, je n’en pouvais plus. Alors que je jetais des coups d’oeils furtifs autour de moi, découvrant au passage les sourires agressifs et narquois que d’autres élèves me destinaient, l’alarme tant attendue a retenti. Je suis sorti en trombe de cette salle qui m’étouffait et j’ai couru comme si le diable était à mes trousses jusqu’à chez moi. Je suis passé devant mon père sans lui adresser le moindre regard, les larmes coulaient déjà abondamment sur mes joues. Arrivé dans ma chambre, je me suis étalé sur mon lit et j’ai laissé libre cours à ma détresse, la tête enfouie dans mon oreiller et mes poings crispés serrant mes draps. Mon corps était secoué de sanglots que je n’arrivais pas à calmer.
Les jours passaient, tous plus longs les uns que les autres. Rien n’avait changé. Les autres étaient toujours aussi irrespectueux envers moi. Je pensais que pour Jude, tout se passait bien. Mais j’avais tort. Un soir, nous avions rendez-vous dans un bar du petit village, près de mon ancienne maison. Je l’ai attendu, les minutes se sont rapidement transformées en heures. Mon stock de patience a fini par être épuisé et je me suis rendu au bord de l’océan. Je l’ai trouvé assis par terre. Il pleurait, son corps tressaillait. On aurait dit qu’il était brisé. Je l’ai délicatement pris dans mes bras pour le réconforter. Le flot de ses larmes a diminué pour finalement s’estomper entièrement. Nous sommes restés enlacés pendant un temps qui m’a paru durer une éternité tout en étant trop court. Il a relevé son regard émeraude vers moi et m’a tout raconté d’une traite, comme pour fuir un souvenir encore trop douloureux. Car la souffrance était bien réelle. Le regard que portaient les autres sur notre couple, leurs insultes et leurs injustices avaient fini par atteindre la bulle que nous avions formée autour de nous. La paroi de cette protection n’était pas encore détruite, mais elle s’affaiblissait au fil des obstacles. Un jour, elle allait éclater. Cette pensée me terrorisait. Parce que quand ça arriverait, ça se finirait mal. Il n’y aurait pas d’autre issue. Mais je ne voulais pas y penser. Je voulais y croire encore un peu. Jude aussi. Malgré ce qu’il avait vécu cette semaine, il était décidé à ne jamais abandonner. À nous deux, nous avions encore assez d’espoir pour faire face. Je lui ai souri tendrement en essayant de faire abstraction de toutes les horreurs dont il m’avait fait part. Au boulot, ses collègues l’ont dénigré, il s’est retrouvé seul contre tous. Sa famille ne veut plus entendre parler de lui et quant à ses amis... Ils ont été plus qu’ignobles. En plus de lui jeter un tas de répliques cinglantes à la figure, ils l’ont frappé. Malgré le peu de lumière, je distinguais parfaitement les quelques cicatrices qui parsemaient son visage et ses bras.

Par la suite, la cruauté des mots et des comportements de nos proches ne s’est pas estompée. Cela ne nous a pas empêché de continuer notre relation sans y prêter trop d’attention. Cette soirée sur la plage nous a endurcis, forgeant autour de nous une carapace que je pensais indestructible. Mais une autre vague de violence s’apprêtait à s’abattre sur nos fragiles silhouettes. Un obstacle contre lequel nous ne pouvions pas lutter. Quand nos adversaires sont seuls, il est aisé de contrer leurs plans diaboliques pour nous détruire, car nous sommes liés et notre force en est décuplée. Mais lorsque nos ennemis s’allient pour nous séparer, quelles chances nous reste-il ? L’espoir ? On peut toujours y croire et croiser les doigts jusqu’au bout, mais l’espoir n’est jamais suffisant pour sauver quelqu’un des griffes du mal.
Ils se sont mis ensemble pour nous éloigner par tous les moyens possibles. Parce que seuls, nous étions vulnérables. Parce que l’un sans l’autre, nous n’avions plus la force de nous battre, privés de notre essence vitale, du souffle qui alimente notre corps et permet à notre cœur de palpiter. Une haine profonde s’est mise sur notre chemin, balayant toute espérance et sûreté sur son passage. Elle s’est insinuée dans tous les esprits comme un poison mortel dont l’antidote est encore inconnu. Nous n’avions pas les armes pour la défier. Car l’amour, bien qu’il soit salvateur et qu’il nous renforce, est aussi source de faiblesse, de crainte. Il fait naître en chacun de nous une fragilité indéniable. Si quelqu’un touche au point sensible d’une passion, elle peut s’effondrer aussi vite qu’un château de cartes. Mais nos liens étaient tellement forts que nous n’étions pas près de lâcher prise, même si cet état d’esprit et cette volonté étaient précaires. Pour nous, peu importait que personne n’approuve notre amour. Tant que nous étions soudés, rien ne pouvait nous atteindre.

Notre chute définitive dans les ténèbres et la folie du monde a débuté après quatre mois. Un temps pendant lequel nous avons pleinement vécu notre bonheur, même si les injustices ont été nombreuses.
C’était un soir d’été. Tout annonçait que le temps de la prospérité était révolu. Mais je ne m’en souciais pas encore, trop aveuglé par mes sentiments pour distinguer le danger qui rôdait autour de mon être comme une horde de vautours volant au-dessus d’une carcasse en attendant le moment propice pour m’administrer le coup de grâce. Le ciel, gorgé de nuages noirs, menaçait à tout moment de faire déferler des torrents de pluie glacée et le vent soufflait tellement fort qu’il s’en fallait de peu pour qu’il n’arrache les arbres aux alentours. Je me suis rendu à l’endroit de toutes mes joies : le bord de l’océan. Je me suis assis sur le gros roc, observant le vide qui s’ouvrait sous mes pieds. Cette vision me donnait souvent envie de me transformer en oiseau et de sauter dans ce précipice pour pouvoir voler au loin vers la liberté. Cette liberté qui se refusait à nous. Je sursautai en sentant une main ébouriffer ma chevelure dorée et me retournai en souriant. Je sautai dans les bras de Jude. La pluie s’est mise à tomber, mais nous sommes restés dans les bras l’un de l’autre pendant un nombre incalculable de minutes avant de descendre des hauteurs pour rejoindre la plage, de nous déshabiller et de nous plonger dans l’eau tumultueuse. Plus tard, nous avons beaucoup discuté, nos deux corps étendus sur la plage, enlacés. Lorsque la nuit est tombée, la nature s’est calmée et l’atmosphère est devenue plus douce. Je ne pourrais jamais effacer cette soirée de ma mémoire. J’y ai vécu les instants les plus intenses de ma vie.
Nus l’un contre l’autre, nous étions comblés. Jude a plongé ses yeux dans les miens et m’a murmuré au creux de l’oreille d’une voix envoûtante :

-Si je le pouvais, je passerais toute ma vie à contempler tes yeux. À chaque fois que j’y pénètre, j’ai l’impression d’être au paradis.

Il m’a embrassé tendrement et a ajouté en me caressant le dos du bout des doigts :

-Promets-moi qu’on ne se séparera pas. Que je serais toujours le seul à tes yeux comme tu es l’unique être qui existe pour moi. Promets-moi que je serais tien à jamais. Jure-moi de ne jamais me laisser t’abandonner et de ne jamais autoriser quelqu’un d’autre à me toucher. Promets-le moi Eden.

-Je te le promets, lui avais-je répondu en m’agrippant à son cou de mes mains tremblantes d’excitation.

Après quelques instants à se fixer avec toute notre passion, je lui ai offert entièrement mon cœur et mon corps. Nous avons fait l’amour sur cette plage, unissant nos âmes. Je n’ai jamais vécu de moment plus fort que celui-là. Nous ne faisions plus qu’un, le lien qui nous unissait était plus résistant que jamais. Nous avons passé la nuit sur le sable, échangeant des paroles rassurantes et des gestes enivrants.
À l’aube, nous sommes partis et Jude nous a conduit chez moi dans sa petite voiture noire. Mes parents étaient censés être partis en voyage d’affaire, Je lui avais donc proposé de  rester un moment. Malheureusement, une mauvaise surprise nous attendait. Maria, ma belle-mère, se tenait debout sur le pas de la porte, appuyée contre le cadre. Ses bras fermement croisés et les traits fermés de son visage ne présageaient rien de bon. J’ai crispé mes doigts autour de la main de Jude et je me suis immobilisé, vite imité par mon amant. Un duel visuel s’est installé entre nous et cette femme qui nous toisait d’un regard de glace. La sérénité des lieux était inquiétante. C’était le calme avant la tempête. Maria s’est avancée d’une démarche déterminée, elle était effrayante. Elle s’est plantée devant moi, rigide comme un mur indestructible. Une façade de haine qui venait noircir notre avenir. Son regard débordait de colère et de honte, tel un volcan en éruption. D’un geste digne des plus grandes pièces de théâtre, elle a levé sa main dans les airs, prête à l’abattre avec vigueur sur mon visage qui reflétait toute mon incompréhension. J’ai fermé les yeux et resserré l’étau de mes doigts sur Jude, attendant le choc fatidique qui se faisait désirer. J’ai alors levé lentement mes paupières, laissant la lumière éblouir mes prunelles bleutées et j’ai découvert Jude qui retenait le bras de ma belle-mère. Elle l’a défié de ses yeux provocateurs et s’est dégagée de son emprise. Elle s’est reculée de plusieurs pas en lui jetant un regard empli de répulsion.

-Ne me touche pas espèce de monstre ! avait-t-elle vociféré.

Elle s’est figée à quelques mètres de nous et a déversé tout le flot de paroles meurtrières qui ne demandaient qu’à franchir ses lèvres depuis que nous étions sortis de la voiture de Jude. Des termes qui ont fait mal et qui, malgré le peu d’importance, de respect et d’amour que je portais à cette femme, m’ont profondément blessé. C’était comme une coup de poignard dans le dos. Comment osait-elle nous insulter avec des mots si violents ? Qui avait le droit de nous juger aussi cruellement ? Personne. Et en aucun cas cette femme qui prétendait pouvoir diriger ma vie et mes pensées. Une phrase dans son discours m’a interpellé. Jude et moi nous sommes adressé un regard apeuré. C’était la fin. Elle nous avait vu le soir précédent, sur la plage. Notre lieux secret avait été découvert. Elle a continué à nous traiter de tous les noms, accusant Jude de m’avoir perverti, d’avoir fait de moi « un monstre », un être sale et indigne de sa famille. Mais je n’entendais plus rien. J’étais trop abattu pour continuer à écouter ces paroles qui n’étaient que mensonges et absurdités. Sa tirade finie, elle m’a attrapé le bras et m’a tiré à l’intérieur de la maison. Je me suis débattu en vain. J’ai croisé une dernière fois le regard désespéré de Jude avant de disparaître derrière la porte. Quelques heures plus tard, mon père a débarqué, alerté par l’appel que lui avait lancé Maria. Ils ont tenté de me raisonner, mais lorsqu’ils se sont aperçu que je n’étais pas réceptif à leurs paroles et que je ne faisais que laisser rouler mes larmes silencieusement sur mes joues, ils ont décidé d’une solution plus radicale pour m’éloigner de cet homme que j’aimais corps et âme, mais qui pour eux était un être vil qu’il fallait écarter au plus vite de ma vie.

Les évènements se sont ensuite enchaînés, nous prenant de cours. Nous n’avons rien pu faire. Nous n’étions pas prêts à affronter toute l’hostilité du monde.
Mes parents ont déposé une plainte au commissariat pour abus sexuel sur mineur. Suite à cela, Jude a été viré de son travail. En plus de ce coup dur, nous devions supporter jour et nuit les moqueries, les insultes et la violence gratuite des gens qui nous entouraient. Je ne voyais plus aucune issue, nous étions encerclés par des êtres qui voulaient à tout prix tuer notre amour. Je me sentais humilié, mais je n’ai pas rendu les armes pour autant. Je tenais. Ensemble, nous arrivions à survivre au milieu de cette armée de loups assoiffés de mal.
A cours d’argent, Jude a été obligé de retourner vivre chez ses parents pour un temps indéterminé. Quatre heures de route nous séparaient désormais. Mais nous nous sommes jurés de ne pas laisser cette distance nous détruire. Nous avons continué à nous voir, toujours près de cet océan auquel j’allais confier mes doutes presque chaque soir. La douleur s’est faite plus oppressante pour nous deux. Ils avaient déjà mis à bas l’une de nos défenses les plus fortes : notre unité. Nous étions éloignés l’un de l’autre. Chaque jour, sa famille lui martelait l’esprit avec les mêmes paroles pour le faire revenir à la raison. De même pour moi. Nous étions plus coriaces que ce qu’ils ne pensaient. Peu à peu, leurs attaques se sont estompées. Jude était confiant. Il me disait que tout allait s’arranger. Je n’en croyais pas un mot. Je savais que nos ennemis s’étaient retirés de la guerre pour mieux revenir. Plus forts, plus tranchants. Ma méfiance naturelle était réapparue aussi vite qu’elle était partie. Je voulais croire aux belles paroles de Jude. Mais je ne pouvais pas. C’était trop beau pour être vrai.

Plus les jours défilaient, plus son corps était parsemé d’hématomes. Il refusait de me dire d’où ils provenaient. J’éprouvais une haine profonde contre ces personnes qui lui faisaient du mal. Je me sentais impuissant. Les semaines passaient, nous apportant leur lot de souffrance quotidienne. Chaque jour, je sortais du lycée le visage défiguré par mes nombreuses larmes. J’avais l’impression d’avoir un poignard planté dans le cœur depuis que ma belle-mère nous avait surpris sur la plage, et chaque heure, c’était comme s’il s’enfonçait un peu plus, faisant saigner la plaie déjà béante qui me déchirait. Le coup fatal m’a été porté par une personne à laquelle je ne m’attendais pas. Cela m’a fait d’autant plus mal. C’était un soir de printemps. J’essayais d’atteindre Jude, mais il ne m’a pas répondu de la journée. Ni chez lui, ni sur son portable. Il avait disparu. Mes parents criaient au triomphe, tandis que mon entourage continuait de me dénigrer et de me rappeler à quel point toute cette période de ma vie m’avait sali. Je m’évertuai à retrouver Jude. Mon âme était perdue, suffocante loin de ce souffle vital qu’il était pour moi. Je ne comprenais pas. Tout allait pour le mieux entre nous. C’était lui qui m’assurait que jamais on ne se séparerait il y avait encore une semaine. Je me sentais dépérir. Je n’avais plus qu’à attendre qu’il me fasse un signe. Son absence a duré trois mois. Trois longs mois d’agonie. Trois mois à enquêter en vain. Trois mois de perdu. Trois mois d’enfer sans lui. J’étais exténué. Et je l’ai enfin revu. C’était il y a une semaine. Mais ces retrouvailles ne se sont pas passées comme je l’imaginais. Loin de là. La réalité m’a percuté de plein fouet. J’ai appris qu’il avait eu un accident de voiture. Il a passé un mois dans le coma avant de se réveiller... amnésique. Il avait tout oublié. Tout. Notre histoire, nos sentiments. Tout. Jusqu’au moindre détail. Bien sûr, mon cauchemar ne s’est pas arrêté là. Sa famille lui avait fabriqué une histoire toute faite et lui avait raconté des choses monstrueuses sur moi. Leur venin avait fini par s’infiltrer en lui. Ils avaient gagné. Lorsque je suis allé le voir, il m’a ignoré. J’aurais préféré qu’il me hurle dessus, qu’il me dise qu’il me déteste. Cela m’aurait au moins prouvé qu’il m’accordait une quelconque importance. Mais rien de tout cela. Il m’a toisé d’un regard indifférent et n’a pas prononcé un seul mot. L’ignorance est la pire des punitions. Après tout ce qu’on avait vécu, il me reniait. Je sentais mon cœur exploser dans ma poitrine. Je suis parti, les larmes aux yeux, contenant tant bien que mal la souffrance qui m’envahissait. Mais je n’avais pas dit mon dernier mot.

Hier soir, j’ai pris le train jusqu'à son nouveau domicile. J’ai monté les marches d’un pas hésitant. Je redoutais cet affrontement. Je savais que ce qui m’attendait n’était que cris, pleurs, douleur et violence. Mais je ne pouvais pas les laisser gagner aussi facilement. Je jouais mes dernières cartes. Ils me prenaient pour un simple gamin de dix-sept ans, naïf et docile. Je n’étais rien de tout cela. J’étais prêt à me battre jusqu’au bout pour retrouver la moindre étincelle de la passion que j’avais vécue avec Jude. Il ne pouvait pas avoir oublié une chose aussi forte. J’étais persuadé que le souvenir de notre relation était encore dans son esprit, enfoui quelque part dans les méandres de sa mémoire endormie. J’ai frappé à la porte déjà entrouverte, mais aucune réponse ne m’est parvenue. J’ai poussé lentement le cadre de bois qui a grincé. J’ai fait quelques pas dans la pièce et j’ai refermé la porte. Jude était là, immobile, en face de moi.

-Sors immédiatement de chez moi Eden, m’a-t-il dit d’un ton calme mais ferme.

Je n’ai pas répondu. Déjà, mon cœur se resserrait dans ma poitrine, provoquant en moi une douleur vive qui a fait affluer des milliers de larmes dans mes yeux bleus.

-Qu’est ce que tu espérais ? Que je te prenne dans mes bras et  que je te dise que je te pardonne ? Tu es bien naïf ! Jamais je ne pourrais laisser passer ce que tu m’as fait !

Jude avait hurlé ces paroles qui s’enfonçaient dans ma chair comme des milliers de coups qui me coupaient le souffle. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment avait-ils pu le retourner contre moi ? Il me fixait avec cette même aversion que ma belle-mère éprouvait à son égard. J’ai supplié le ciel que tout ceci ne soit pas réel. Je voulais me réveiller de ce cauchemar.

-Me pardonner quoi ? Je ne sais même pas de quoi tu parles ! ai-je grondé en m’approchant de lui.

-Ne fais pas celui qui n’est pas au courant ! Tu es un monstre, tu es tout ce qui me répugne ! Tu n’as aucune importance pour moi ! Tu n’es rien ! Alors sors de ma vie ! Pour toujours !, a-t-il crié en me poussant violemment en arrière.

J’ai senti mon cœur tomber en lambeaux. Je ne pouvais plus bouger, plus respirer. J’étais paralysé. Mon âme s’est brisée en morceaux. Ma douleur s’est peu à peu transformée en haine. Cette colère que je n’avais encore jamais connue aussi forte s’emparait petit à petit de tout mon être.

Je ressens encore ces sentiments en moi. J’enfonce mes mains dans le sable et inspire une grande bouffée d’air pour calmer ce torrent d’émotion qui me submerge. Je me lève et m’avance jusqu’au bord de l’eau. J’y trempe mes pieds nus et contemple mon reflet sur cette surface troublée par les gouttes de pluie qui la heurtent. Mon visage aux traits fatigués est couvert de sang, tout comme mon pull, mes bras, mes mains, ainsi que l’ensemble de mes habits. Après que Jude m’a prouvé que pour lui, le bout de chemin que nous avions fait ensemble n’existait plus, je suis entré dans un état second. Nous nous sommes battus, nous assénant des coups violents. Je l’ai finalement plaqué brusquement contre le mur de sa cuisine, je me suis saisi d’un couteau et je lui ai porté le coup de grâce. Touché en plein cœur. La plupart d’entre vous me traiteront de fou. Je vous dirai tout simplement que je suis un homme amoureux à qui l’on a arraché le cœur comme on décollerait un vulgaire autocollant d’un mur. Un gamin brisé par l’intolérance de son entourage. Ce meurtre, ce n’est pas moi qui l’ai commis. C’est eux. Avec leurs mots blessants, avec leurs actes violents. Ils n’ont pas réfléchi aux conséquences que cela pouvait avoir. Maintenant encore je me demande pourquoi ils ont déversé toute cette haine sur nous... Pourquoi ? Parce que nous étions différents d’eux ? Parce que nous étions deux hommes ? On m’a toujours dit que l’amour n’avait pas de règles. Alors pourquoi n’avions nous pas le droit de nous aimer sans être jugés, dénigrés, attaqués sans cesse ?
Après l’avoir tué, je me suis effondré au sol, tenant son corps inerte et sanglant entre mes bras tremblant sous la souffrance. Ce geste m’a beaucoup coûté. Mais je ne le regrette pas. J’ai fait ce que j’avais à faire, pour nous. J’ai ensuite traîné son corps jusqu’à la cour arrière, puis je l’ai déposé dans sa voiture. Je suis retourné dans son appartement, j’ai pris ses clés et j’ai fait démarrer le véhicule. Voilà comment je me suis retrouvé ici, à ressasser ces évènements qui ont bouleversé ma vie. Avant de me diriger vers la voiture qui renferme le cadavre de mon amant, je trace un mot sur le sable. Le dernier signe que je laisserai sur cette terre : « Merci ». Je témoigne ma gratitude à cet endroit qui a gardé nos secrets mieux que personne n’aurait pu le faire. Ce lieu qui signifie tout pour moi.
Je monte dans la voiture qui m’attend près de la plage et je mets le contact. Je conduis jusqu’au sommet du grand rocher et je sors avec le corps de Jude. Je nous lie à l’aide d’une corde. Le symbole de notre amour. J’y attache une ceinture de plomb et m’approche difficilement du bord. Je plonge mon regard au loin, enserrant la taille de Jude de mes bras frémissants. Ce paysage est paradisiaque, il m’apaise. J’ai confiance. Mais ce n’est qu’une apparence. Le paradis n’existe pas. En tout cas pas pour des êtres tels que nous. Tout ce que j’ai vu, c’est le mal. Un fléau qui nous a démolis. Lorsque j’ai rencontré cet homme, je ne pensais pas que cette aventure allait me mener jusqu’ici. J’aurais du me méfier. La vie est si cruelle. Toujours prête à nous tomber dessus lorsqu’on ne s’y attend pas. Toujours à l’affût de la moindre flamme de bonheur pour l’éteindre aussitôt née. Même le brasier de notre passion n’y a pas résisté. Je raffermis mon étreinte sur Jude et inspire une dernière bouffée d’air frais. Ils ont peut-être réussi à détruire la mémoire de Jude, mais je ne peut pas les laisser effacer toute notre histoire d’un simple coup de gomme. Après quelques secondes d’hésitations, je me jette dans le vide. Nos deux corps s’envolent vers une liberté que nous n’avons jamais connue. L’océan sera notre dernier refuge. Une lieu où plus aucun obstacle ne se dressera devant nous et où le regard des autres ne nous pèsera plus. Notre amour continuera à vivre pour l’éternité, au fond de cet océan qui nous a accueilli sans nous juger d’un regard mauvais. Tu m’as fait jurer que tu m’appartiendrais toujours. J’ai tenu ma promesse. Tu es mien. À jamais.

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